Du plaisir et de la peine, comment faire une bénédiction ?

(Luc 7:31-38 ; 1 Corinthiens 12:21-27 ; Spinoza Éthique IV)

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16 mai 2021
À Genève - Malagnou
prédication du pasteur Marc Pernot

Il semble que Jésus ne boudait pas les plaisirs de l’existence, et qu’il n’était pas du tout imperméable à la peine. Cette façon d’être pouvait étonner les contemporains de Jésus, car de grandes écoles de sagesse proposaient comme idéal l’ataraxie, c’est-à-dire avoir l’âme parfaitement tranquille, comme la surface d’un étang que ne troublerait nul souffle, pas même le sautillement d’une araignée d’eau, et qui offrirait ainsi un parfait miroir pour le ciel. Cette recherche de l’ataraxie est ce que proposaient, chacun à sa façon, les épicuriens et les stoïciens, très en vogue à l’époque de Jésus. Ils ont eu une influence importante sur la pensée chrétienne dès les premiers siècles, et cette visée d’une totale quiétude, minimisant les affects, peut se retrouver même chez certains chrétiens aujourd’hui. C’est un reproche qui a été fait aux protestants de refuser de prendre du plaisir en ce monde. Ce n’est pas exact. Cela a pu être le cas dans ces milieux très particuliers comme celui que met en scène ce film « Le festin de Babette » que l’on nous envoie souvent au visage. En revenant aux bases, à l’Évangile, nous voyons que le Christ n’est pas du tout favorable à l’ataraxie. Au contraire.

Il existe de multiples passages où nous le voyons pleurer sur d’autres que lui (Luc 19:41 ; Jean 11:35) ou sur lui-même comme à Gethsémanée où sa sueur, ses larmes, deviennent comme des gouttes de sang. Quant à se réjouir, il existe des passages très importants où Jésus montre sa joie (Jean 15 ; 17). Dans la page de l’évangile que nous lisons aujourd’hui, nous apprenons que les pères-la-morale de l’époque traitaient Jésus d’ivrogne et de glouton, sans doute parce qu’il ne boudait pas assez à leurs yeux les plaisirs d’une bonne table.

La sagesse, selon Jésus, la vie bonne, ne consiste pas à être apathique, insensible aux plaisirs et aux peines. Au contraire. Il nous appelle à nous laisser affecter par les appels à la joie et les appels à la lamentation qui nous sont adressés, en nous-même et par les autres.

Pourtant, nous savons bien que l’humain a un rapport problématique avec ses affects. Les stoïciens et les épicuriens n’ont pas tort sur ce point. La recherche du plaisir pour le plaisir est une folie qui mène à la nausée (cherchant le toujours plus) et à la frustration. Quant à la souffrance, elle est désagréable, et nous savons bien que, hélas, elle nous brise parfois.

Les stoïciens proposent comme solution d’écarter la souffrance et le plaisir, de les considérer pour rien, et de cultiver les vertus, en particulier celle de l’insensibilité. Les épicuriens cultivent les plaisirs mais pas n’importe lesquels, en se concentrant sur les seuls bons plaisirs à leurs yeux qu’apportent la sagesse ou l’amitié, et de se détacher des autres affects.

À l’inverse, la Bible considère les plaisirs comme des bénédictions, y compris les plaisirs du corps. Bien entendu puisque notre corps est une des belles et bonnes dimensions de notre être. Dès ses premières pages, la Genèse raconte que Dieu veut pour nous le bonheur puisqu’il nous donne l’Éden « le jardin des délices ». Jésus nous présente Dieu comme ayant de la joie à chaque fois qu’une personne progresse un peu (Luc 15).

Nous sommes un être sensible, cette sensibilité est une qualité qui nous permet d’être en relation avec le monde qui nous entoure. C’est une excellente faculté, demandant seulement à ce que nous apprenions comment l’exercer. Il y a une sorte de folie orgueilleuse à refuser cette sensibilité par ambition de ne dépendre de rien ni de personne. Alors que la création tout entière est tissée d’interactions : les particules élémentaires, atomes et molécules, les animaux. Et même les arbres : j’ai lu dans le New-York Times qu’une scientifique canadienne (Suzanne Simard) a montré que les arbres des forêts anciennes interagissent à travers un réseau de champignons souterrains, faisant par exemple que les conifères et les feuillus s’entraident en donnant des sucres quand l’un sent que l’autre est à une saison moins favorable pour lui !

L’humain a une particulière sensibilité au monde qui l’entoure. Cela nous confère une haute vocation. Comme le dit ici Jésus, l’insensibilité n’est pas sage. La sensibilité aux joies et aux peines est une qualité. Pourtant, d’un autre côté, ces affects peuvent nous perdre. Comment faire ? Comment vivre nos affects pour qu’ils soient une bénédiction ?

La joie, la jouissance, les plaisirs

Jésus nous appelle à être sensible quand nous entendons un joyeux air de flûte : être sensible à la joie de ceux qui nous entourent et danser de joie avec eux. Et accueillir aussi les joies qui s’offrent à nous, comme Jésus le fait en ne boudant pas les plaisirs de la table, ou en acceptant de bonne grâce qu’une femme répande sur lui un parfum qui diffuse dans toute la pièce.

Spinoza est fidèle à la pensée biblique quand il dit que ce serait une triste superstition de refuser le plaisir. Et il est biblique également quand il dit que le fait d’être affecté par la joie a une dimension divine, puisque Dieu lui-même veut que chacun connaisse la joie et que cela participe à nous mettre en forme.

Il me semble effectivement bon de se réconcilier avec la joie de vivre, dans toutes ses dimensions. La joie de vivre, en soi. Les plaisirs et les joies de nos sens, nourrissant notre vitalité. Il y a aussi la joie partagée dont Jésus parle ici : quand nous nous réjouissons du bien qui arrive à notre prochain, cela nourrit le corps qu’est la création tout entière.

Cette invitation à entendre l’appel de la flûte joyeuse et à danser me semble dégager une bonne pratique, toute simple, toute quotidienne. Celle qu’en terme religieux nous appelons la louange. Cela consiste d’abord à ne pas laisser filer une occasion de joie sans s’en être réjoui. Notre voisin joue de la flûte, l’entendre, et danser un petit peu. Un de nos sens joue de la flûte, ne serait-ce que par la vue ou le parfum d’une fleur ayant poussé dans le creux d’un muret. Quelqu’un ou quelque chose va mieux, des pleurs sont consolés, une plaie a cicatrisé, en ressentir de la joie.

Il ne s’agit pas de prendre le plaisir pour but. Dans la Genèse, l’humain est donc dans le « jardin des délices » voulu par Dieu (Genèse 2:8), la suite du récit nous met en garde en racontant qu’il est catastrophique d’adorer son propre plaisir comme si c’était un dieu (Genèse 3:5-6).

C’est un important point du mode d’emploi du plaisir. Il est une excellente faculté qui devient un tyran si on choisit d’en faire la visée de notre existence. C’est dans ce sens que Jésus nous invite à être DANS ce monde sans être DU monde. (Jean 15:19; 17:14-16)

La louange nous aide à nous réjouir, elle aussi est une méditation sur la joie. C’est très important, car à travers cela nous comprenons mieux comment vit le monde et nous-même aussi. Il y a une sagesse à acquérir dans ce « travail » d’observation. C’est ce que fait Dieu à chaque pas de sa création : il observe et il voit ce qui est bon », ce qui lui permet de continuer à créer jusqu’à ce que ce soit « très bon » et à bénir (Genèse 1:10-31)

La louange c’est enfin plus qu’une méditation, c’est une prière : c’est devant Dieu que nous cherchons à nous entendre, à lire et à interpréter le chant de ces flûtes joyeuses que nous entendons en nous et dans le monde autour de nous. Se placer devant Dieu est une sage humilité, celle de ne pas se prendre pour Dieu, justement, et d’attendre un coup de pouce afin d’être un petit peu plus à l’image du créateur (Genèse 1 :27). C’est ainsi que la louange peut se saisir d’une simple jouissance et augmenter nos capacités à être nous-même, en quelque façon, une source de joie.

C’est une sacrée alchimie. Transformant le plomb en or. Le plaisir, cette chose dangereuse quand elle est prise comme but, devient une capacité divine.

La peine, la souffrance

La joie est un affect majeur pour nous. La souffrance également, et Jésus la prend ici en compte au même titre que la joie. Même si ce n’est pas symétrique, bien entendu, puisque Jésus fait de notre bonheur et de notre joie son programme (Matthieu 5 ; Jean 15:11), et qu’il s’active sans cesse à réduire la souffrance sous toutes ses formes : en ce qui concerne les corps, les injustices, les aliénations, la peur de Dieu, la culpabilité, le sentiment de perte... Dieu veut donc le bonheur, jamais la souffrance. Néanmoins, la souffrance aussi est un affect majeur. Comme la joie, la souffrance peut nous apprendre beaucoup sur le monde et sur nous-même. Là encore, il s’agit d’aller au delà de la simple surface du ressenti, pour chercher ce qu’il nous apprend de la nature même du monde, et augmenter ainsi notre capacité à agir dans le sens du bonheur croissant.

Il n’y a pas seulement de joyeuses flûtes, il y aussi des complaintes, des lamentations et des cris muets de souffrances à entendre. C’est encore dans la réflexion et dans la prière que la souffrance n’est plus seulement subie, elle est analysée et exposée au souffle de Dieu pour qu’il fasse son œuvre de créateur. Au passage, si je puis dire, Dieu nous fait mieux goûter la joie et il ne manque pas de nous apporter tous les soins possibles face à la souffrance.

Les affects, une bénédiction

L’affect, joyeux ou souffrant, est notre interface avec le monde, ce monde que nous partageons. C’est ce que l’apôtre Paul développe d’une belle façon avec cette image de l’humanité comme un corps fait de multiples membres différents, image que Paul reprend des enseignements stoïciens. Les membres vivent chacun leur vie, avec leurs talents propres et leurs vocations particulières. Comment est-ce que tout cela tient ensemble et fait un corps, pas simplement un tas ? C’est par ces liens que sont les affects : la flûte de l’un faisant danser de joie les autres, et le murmure de souffrance les faisant pleurer. C’est un commun soucis les uns des autres, une compassion et parfois un projet, une action en faveur de l’autre, et donc aussi en faveur du corps entier qui a besoin que chaque membre soit dans la meilleure forme possible.

Littéralement nos affects sont alors une bénédiction. Car le mot de « bénédiction » est dans la Bible Hébraïque un mot qui signifie une articulation, un genou qui permet d’avancer. Quand nous sommes saisis par l’écoute de la flûte et des soupirs d’un membre de la création autour de nous, c’est une articulation qui se fait entre nous, c’est littéralement une bénédiction. Une bénédiction reçue puisque nous ne choisissions pas d’être affecté. Seulement nous pouvons choisir de faire quelque chose de cet affect et d’être un petit peu plus une bénédiction.

Dans ce modèle théorique du corps, la communion est universelle puisque tout est lié dans notre être individuel, et que nous sommes tous liés dans l’ensemble de la création. Seulement, là aussi, il est bon de se rappeler d’un détail : nous ne sommes pas Dieu. Là aussi, nous avons besoin de sagesse pour trouver notre vocation personnelle. Ne pas nous laisser submerger par les milliards de flûtes et de complaintes. Connaître nos forces et nos limites, être à l’écoute de nos propres joies et peines, pour discerner, une, peut-être deux ou trois flûtes ou complaintes : pour danser et pour pleurer ; pour prendre soin, pour visiter, ou pour inventer un geste inouï comme de parfumer des pieds fatigués d’avoir marché (Marc 14:9). Et changer un petit peu la face du monde. Le réjouir.

Amen.

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Textes

Luc 7:31-38

31 Jésus dit : À qui donc comparerai-je les humains de cette génération ? A qui sont-ils semblables ? 32Ils sont semblables à des enfants assis sur une place, s’appelant les uns les autres pour dire : Nous vous avons joué de la flûte, et vous n'avez pas dansé ; nous nous sommes lamentés, et vous n'avez pas pleuré.

33 Car Jean le Baptiste est venu, ne mangeant pas de pain et ne buvant pas de vin, et vous dites : « Il a un démon ! » 34Le Fils de l'homme est venu, mangeant et buvant, et vous dites : « C'est un homme glouton et ivrogne, un ami des péagers et des pécheurs ! » 35Mais la sagesse a été justifiée par tous ses enfants.

36 Un des pharisiens invita alors Jésus pour qu’il mange avec lui. Étant entré dans la maison du pharisien, Jésus se mit à table. 37Et voici qu’une femme pécheresse de la ville, ayant appris qu'il était à table dans la maison du pharisien, apporta un flacon de parfum en albâtre 38elle se plaça en arrière près des pieds de Jésus et, en pleurant se mit à mouiller de ses larmes les pieds de Jésus, elle les essuyait avec ses cheveux, les embrassait et répandait du parfum...

1 Corinthiens 12:21-27

21 L’œil ne peut pas dire à la main : « Je n’ai pas besoin de toi », ni la tête dire aux pieds : « Je n’ai pas besoin de vous. » 22Bien plus, même les membres du corps qui paraissent les plus faibles sont nécessaires, 23et ceux que nous tenons pour les moins honorables, c’est à eux que nous faisons le plus d’honneur. Moins ils sont décents, plus décemment nous les traitons : 24ceux qui sont décents n’ont pas besoin de ces égards. Mais Dieu a composé le corps en donnant plus d’honneur à ce qui en manque, 25afin qu’il n’y ait pas de division dans le corps, mais que les membres aient un commun souci les uns des autres. 26Si un membre souffre, tous les membres partagent sa souffrance ; si un membre est glorifié, tous les membres partagent sa joie. 27Or vous êtes le corps du Christ et vous êtes ses membres, chacun pour sa part

(Cf. traduction NBS)

Extrait de Spinoza, Éthique

Il n’y a certainement qu’une torve et triste superstition pour interdire qu’on prenne du plaisir... et pour nous tenir pour vertu les larmes, les sanglots, la crainte et les autres choses de ce genre, qui marquent une âme impuissante ; mais, au contraire, plus grande est la joie qui nous affecte, plus grande la perfection à laquelle nous passons, c’est-à-dire, plus nous participons, nécessairement, de la nature divine. Et donc user des choses, et y prendre plaisir autant que faire se peut (non, bien sûr, jusqu’à la nausée, car ce n’est plus prendre plaisir), est d’un homme sage. Il est, dis-je, d’un homme sage de se refaire et recréer en mangeant et buvant de bonnes choses modérément, ainsi qu’en usant des odeurs, de l’agrément des plantes vertes, de la parure, de la musique, des jeux qui exercent le corps, des théâtres, et des autres choses de ce genre dont chacun peut user sans aucun dommage pour autrui. Car le corps humain se compose d’un très grand nombre de parties de nature différente, qui ont continuellement besoin d’une alimentation nouvelle et variée pour que le corps tout entier soit partout également apte à tout ce qui peut suivre de sa nature, et par conséquent pour que l’Esprit soit lui aussi partout également apte à comprendre plusieurs choses à a fois.

(Spinoza, Éthique IV, proposition XLV)