Chercher sa foi

Prédications

Arriver à oublier et à avancer
(Manassé et Ephraïm)

(Genèse 48)

(écouter l'enregistrement - voir la vidéo ci-dessous)

Culte du dimanche 14 mai 2017
prédication du pasteur Marc Pernot

La saga de Joseph représente plus du quart du livre de la Genèse, faisant le lien entre l’histoire des patriarches (Abraham, Issac et Jacob) et la suite qui est racontée dans le livre suivant, l’Exode, avec Moïse et la marche vers la liberté. Cette histoire de Joseph, sur presque 3000 ans d’âge, a participé à nourrir la conscience de l’humanité.

Joseph traverse à peu près toutes les difficultés possibles de la vie humaine. Mal aimé par sa mère qui l’appelle Joseph (ce qui signifie « il ajoute ») non pour se réjouir de Joseph lui-même mais pour demander à Dieu de lui ajouter un autre fils (Genèse 30:24). Sympa. Joseph est par contre trop chouchouté par son père, peut-être pas vraiment non plus pour lui-même mais parce qu’il est le fils de la femme qu’il aime. De toute façon, être ainsi le fils préféré est d’une autre façon dur à vivre : une source d’orgueil pour Joseph et de jalousie pour ses frères.

Joseph va connaître ensuite une tentative de meurtre par ses frères, vendu comme esclave, il est maltraité, il subit une agression sexuelle de la part d’une femme perverse, il croupit dans des geôles d’un pays étranger, il rencontre les catastrophes naturelles, la maladie et la mort. Il va connaître aussi les succès les plus extrêmes.

Pourtant, comme un héros digne de ce nom, Joseph traverse ces difficultés, s’en sortant magnifiquement à chaque fois. Un roman ? Oui, mais un roman qui nous parle du dépassement de toute sorte de catastrophes qui peuvent nous arriver.

C’est cela qu’ « il ajoute », Joseph, puisque tel est son nom : une mystérieuse capacité à dépasser la négativité comme l’abondance avec maturité. C’est un véritable tout-terrain, franchissant les hauts et les bas, sans jamais céder à la malveillance, à l’euphorie, ou au désespoir.

Comment y parvenir ? Y-a-t-il un truc à cela ? Une sagesse ? Une force ? Est-ce que ce serait Dieu qui agirait en secret pour son héros ? Oui, sans doute mais très discrètement, comme intérieurement. Dans cette histoire de Joseph, il n’y a pas de récits de prodiges comme des mers qui s’ouvrent en deux, pas de tonnerre ni de colonnes de nuages et de feu, pas de géants ou même d’armées entières vaincus en levant seulement les bras... Joseph évoque seulement Dieu comme l’accompagnant et il lui en rend grâce. C’est cette discrète louange qui nous éclaire sur l’articulation entre Joseph et Dieu, et comment Joseph arrive ainsi à surmonter tellement bien les hauts et les bas de l’existence.

La plus difficile des choses que Joseph a vécues est le choc terrible de la trahison de ses frères. À la fin de l’histoire, ils sont là, tout penauds devant Joseph devenu un homme puissant, et ses frères sont terrorisés, s’attendant à une vengeance qui leur semblerait toute naturelle après ce qu’ils lui ont fait. La réponse de Joseph est bien connue car c’est une des plus belles phrases de la Bible, une des plus sages et pleines de foi :

« Soyez sans crainte, leur dit Joseph,
car suis-je à la place de Dieu ?
Le mal que vous aviez combiné de me faire
Dieu l’a changé en bien,
pour accomplir ce qui arrive aujourd’hui,
et sauver la vie à un peuple nombreux. »
(Genèse 50:19-20).

Ce sont pratiquement les derniers mots du livre de la Genèse, comme une victoire sur la méchanceté humaine, comme une confiance en Dieu pour, non pas pour guider chaque événement de l’histoire, mais pour l’accompagner et la convertir, et finalement transformer le mal en bien.

Il est utile d’aller voir précisément, et donc littéralement, ce qui est écrit dans cette phrase clef du dépassement de la méchanceté « Le mal que vous aviez combiné de me faire Dieu l’a changé en bien ». Le verbe important de ce passage est celui qui décrit ce que Dieu fait, c’est le verbe rachav (bvx) qui ne désigne pas une action physique comme un geste de la main pour créer ou du pied pour avancer, mais ce verbe désigne une action de la pensée, c’est le regard de l’artiste qui imagine son tableau ou sa sculpture avant de prendre ses outils en main, c’est le projet de l’artisan ou de l’ingénieur, c’est la façon dont une personne considère quelqu’un qu’il aime. Ce verbe rachav est ainsi une façon de considérer la réalité présente.

Et l’on se rend compte que ce verbe apparait en réalité deux fois dans ce passage que l’on pourrait traduire ainsi : « Ce que vous aviez pensé en mal, Dieu l’a pensé en vue du bien »

Dieu convertit ainsi l’histoire dans un changement de perspective sur la réalité présente et la relit en l’orientant vers un bon futur possible.

Joseph l’a senti, ou plutôt il l’a vécu en y recevant une force pour tout surmonter. C’est apparemment là son secret, à Joseph, ce héros qui est aussi une figure de nous-mêmes, ayant à affronter des hauts et des bas qui pourraient bien nous emporter.

Mais continuons l’enquête de ce que Joseph a de plus, ce qu’il ajoute. Un autre moment clef de son histoire est, là encore, une occasion pour Joseph de témoigner de ce qui l’anime. Il vient d’être tiré des geôles égyptiennes et le pharaon lui donne tout pouvoir, ayant reconnu en lui quelqu’un d’inspiré par le souffle de Dieu. En plus de devenir 1 er ministre, Joseph va alors avoir deux fils.

Comment est-ce que Joseph réagit ? Là encore, comme nous l’avons vu plus haut, il ne se prend pas pour Dieu, ni pour juger les autres ni pour s’attribuer tout le mérite de son succès. Il parle de ce qu’il vit à travers la nomination de ces deux fils :

Joseph donna au premier-né le nom de Manassé (oubli),
car, dit-il, Dieu m'a fait oublier toute ma peine
et toute la maison de mon père. (Genèse 41:51)

Techniquement, Joseph n’a pas vraiment oublié sa peine, ni ses frères puisque précisément il en parle ici et qu’ensuite, il va les reconnaître, les faire venir, les sauver. Et qu’encore à la fin il va leur dire « Ce que vous aviez pensé en mal, Dieu l’a pensé en vue du bien ». Quel est donc cet oubli dont il parle ici ? Ce n’est pas une amnésie, c’est autre chose que de pardonner ou que faire grâce, ce ne sont d’ailleurs pas ces verbes là qui sont utilisés ici. On voit comment Joseph « oublie » ce que lui ont fait ses frères et toutes les peines que cela lui a apporté : « Ce que vous aviez pensé en mal, Dieu l’a pensé en bien », Joseph tient leurs sales combines pour nulles. Pardonner ces actes ignobles, ce serait encore leur faire trop d’honneur, leur laisser trop de place. Joseph les tient pour nuls. Grâce à Dieu.

Joseph appelle donc son premier fils Manassé « oubli »,

Joseph donna au second le nom d'Éphraïm (fécondités),
car Dieu m'a rendu fécond dans le pays de ma misère.
(Genèse 41:52)

Éphraïm veut même dire doublement fécond de parah hrp « porter du fruit » au duel. C’est un verbe qui est bien connu puisqu’il est utilisé au tout début de la Genèse, lors de la création de l’humain : «Dieu les bénit et Dieu leur dit: Soyez féconds... » (Genèse 1:28). Comme une promesse.

Voilà donc comment Joseph parle de ce qui lui a donné cette incroyable capacité de franchissement des obstacles de la vie. Dieu l’a rendu capable d’oublier et de porter du fruit. La grammaire permet de montrer l’intensité de ces deux dimensions : l’oubli que Dieu offre est à une forme intensive et accomplie, quand à la fécondité elle est au duel, comme une fécondité élevée au carré.

C’est si important que ce texte nous invite à porter cette bénédiction d’Israël. C’est tellement mis en valeur à la fin du texte et que les juifs se transmettent de génération en génération cette formule pour bénir leurs enfants « Que Dieu te rende comme Éphraïm et comme Manassé ! » C’est incroyable, car la bénédiction pourrait être au nom d’Abraham, d’Issac et de Jacob, mais non, c’est cette bénédiction pour que Dieu leur donne cette prodigieuse capacité de franchissement de Joseph et qu’ils soient ainsi au sens propres des « hébreux », des franchisseurs.

Pour cela, il faut les deux dimensions : l’oubli et la fécondité, ou plutôt la fécondité rendue possible par l’oubli selon le renversement choisi par Jacob dans sa bénédiction de son fils Joseph, mettant Éphraïm devant Manassé. Car Dieu est le Dieu de la vie, il n’est pas simplement celui qui purifie notre mémoire, il purifie ce qui doit l’être mais la finalité n’est pas la pureté, ce n’’est pas de régler les comptes, mais la finalité est la vie, et que le bon, le très bon grandisse.

L’oubli a parfois mauvaise presse. Ce qui est à la mode c’est le devoir de mémoire ou la recherche du dévoilement des choses enfouies, grattant toujours le passé douloureux. C’est peut-être le pardon (pour les moralistes), ce prétendu devoir de pardonner a fait un mal infini, conduisant bien des victimes à se laisser maltraiter...

Ce qui me semble proposé dans notre texte me semble plus sage, plus juste et plus vrai, plus faisable aussi : l’oubli au sens de considérer comme nul ce qui est mauvais et la source de ce qui est mauvais, et de passer. Renoncer à régler les comptes, comme le dit Joseph : nous ne sommes pas Dieu. D’ailleurs, avec Jésus-Christ, nous savons que Dieu non plus n’est pas un comptable. Se détourner du mal, du mal futur, du mal présent et du mal passé.

Chercher à pardonner ne fait-il pas encore trop d’honneur au mal passé ? Faire mémoire, même si c’est pour dire « Pouah, quelle horreur » n’est-ce pas attribuer une sorte de légion d’honneur, parfois même un prix Nobel au crime ?

L’oubli évoqué par la bénédiction de Manassé n’est pas un enfouissement du mal, c’est se tourner vers autre chose. C’est une étape, la première comme le dit Joseph, permettant de se tourner ensuite vers le futur. Mais comme l’indique Jacob, la finalité n’est pas la grâce de l’oubli mais celle de la fécondité.

Ce n’est pas chose facile ni immédiate, par exemple quand on a été tellement trahi, comme Joseph, mais encore quand on est frappé par le manque de ressources, le manque d’estime, le chômage, la maladie, ou de ces deuils qui peuvent être vraiment terribles... C’est pourquoi il me semble utile de noter, avec Joseph, que l’oubli dont il parle est une grâce, un don de Dieu. Un don que l’on peut attendre et demander, que l’on peut rechercher dans la sagesse, la volonté et la prière, mais qui reste un don surnaturel et pas seulement une performance personnelle. Le don d’une capacité à oublier le mal, de le rendre nul pour nous.

Jacob bénit cette grâce faite à Joseph. Pourtant, c’est au nom d’une mémoire qu’il bénit Éphraïm et Manassé, la capacité à oublier et à être fécond. Jacob les bénit de la mémoire de ce que Dieu a donné dans les générations passées à Abraham, à Isaac, et à lui, Jacob. Un Dieu qui anime et qui soigne, qui accompagne et qui bénit. Le Dieu de la promesse.

La mémoire qu’invoque Jacob dans sa bénédiction, c’est la mémoire de la promesse. C’est une mémoire du futur, dans un certain sens. Mémoire d’un futur inconnu mais qui existe puisque Dieu s’y est engagé. « Ce que vous aviez pensé en mal, Dieu l’a pensé en vue du bien »

Nous avons alors un utile travail de mémoire qui ne consiste pas à ressasser le passé, mais à faire mémoire d’une promesse. Ce n’est pas se réfugier dans des rêves à la noix. C’est une mémoire qui nourrit notre élan d’une confiance, d’assentiments et de gratitude. Cet oubli de Manassé n’est pas une amnésie c’est une digestion.

Il permet de passer aux choses sérieuses.

Comme l’apôtre Paul qui lui aussi, sait ce que c’est que le mal dont on se sent coupable et la mal subit dans son propre corps, dans les persécutions et dans les problèmes rencontrés avec les autres : Je fais une chose, nous dit-il : « oubliant ce qui est en arrière et me portant vers ce qui est en avant, je cours vers le but, pour remporter le prix de la vocation céleste de Dieu en Jésus-Christ. » (Philippiens 3:13- 14). Paul connaît bien cette bénédiction de Jacob « Que Dieu te rende comme Éphraïm et comme Manassé ! » Montaigne aussi fonctionne comme cela, pour avancer : « J’ai, dit-il, un dictionnaire tout à fait personnel ; je « passe » le temps quand il est mauvais et désagréable ; quand il est bon, je ne veux pas le « passer », je le goûte à nouveau, je m’y arrête. Il faut « passer » le mauvais en courant et s’arrêter au bon . » (Essais, III, 13) Nietzsche, également fera l’éloge du divin art d’oublier.

Jacob est surpris par l’incroyable puissance de vie qu’il y a en Dieu. Il dit à Joseph « Je ne pensais pas revoir ton visage, et voici que Dieu me fait voir même ta descendance ! » Il ne pensait pas ! Ce n’est pas faute de faire mémoire des promesses, il s’en souvient, il était jeune, à Louz lieu qu’il a renommé en Béthel « la maison de Dieu, la porte des cieux » en mémoire de cette rencontre où Dieu lui promettait un avenir, pour lui et sa descendance (Genèse 28). Cette mémoire de la promesse, mémoire du futur, mémoire de son avenir, Dieu la lui a rappelée encore récemment (Genèse 46) Et c’est ce qui lui a donné la force, l’audace d’aller en Égypte. Il s’avait qu’il avait un avenir, mais pas à ce point là ! Une fécondité au carré, dépassant tout ce que nous pouvons penser... mais que nous pouvons attendre quand même en faisant mémoire de la promesse.

Frère ou sœur, ami : « Soit béni en ce jour... Que Dieu te rende comme Éphraïm et comme Manassé ! »

Amen.

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Lecture de la Bible

Genèse 48

On vint dire à Joseph : Voici que ton père est malade. Joseph prit alors avec lui ses deux fils, Manassé et Éphraïm. 2On l'annonça à Jacob et on lui dit : Voilà ton fils Joseph qui vient vers toi. Israël (autre nom de Jacob) rassembla ses forces et s'assit sur son lit. 3Jacob dit à Joseph : Le Dieu Shaddaï m'est apparu à Louz, dans le pays de Canaan, et il m'a béni. 4Il m'a dit : Me voici ! Je te rends fécond ; je te multiplierai et je ferai de toi une foule de peuples ; je donnerai ce pays à ta descendance après toi, en possession perpétuelle. 5Maintenant, les deux fils qui te sont nés au pays d'Égypte, avant mon arrivée vers toi en Égypte, seront à moi ; Éphraïm et Manassé seront à moi, comme Ruben et Siméon...

8 Israël regarda les fils de Joseph et dit : Qui sont ceux-ci ? 9 Joseph répondit à son père : Ce sont mes fils, que Dieu m'a donnés ici.

Israël dit : Je t'en prie, fais-les avancer vers moi, pour que je les bénisse. 10— Les yeux d'Israël étaient appesantis par la vieillesse ; il ne pouvait plus voir. — Joseph les fit approcher de lui, et Israël leur donna un baiser et les pris dans ses bras.

11 Israël dit à Joseph : Je ne pensais pas revoir ton visage, et voici que Dieu me fait voir même ta descendance !

12 Joseph les retira des genoux de son père et se prosterna face contre terre. 13Puis Joseph les prit tous deux, Éphraïm par la main droite à la gauche d'Israël, et Manassé par la main gauche à la droite d'Israël, et il les fit approcher de lui.

14 Israël tendit sa main droite et la posa sur la tête d'Éphraïm qui était le plus jeune, et (il posa) sa main gauche sur la tête de Manassé : il savait bien (ce qu'il faisait) de ses mains, bien que Manassé fût le premier-né. 15Il bénit Joseph et dit :

« Que le Dieu en présence de qui ont marché mes pères Abraham et Isaac Que le Dieu qui est mon berger depuis que j'existe jusqu'à ce jour, 16Que l'ange qui m'a racheté de tout mal bénisse ces garçons ! Qu'on les appelle de mon nom Et du nom de mes pères, Abraham et Isaac, Qu'ils prolifèrent beaucoup au milieu du pays ! »

17 Joseph vit que son père posait sa main droite sur la tête d'Éphraïm, et cela lui déplut. Il saisit la main de son père, pour l'écarter de la tête d'Éphraïm (et la diriger) sur celle de Manassé.

18 Joseph dit à son père : Pas ainsi, mon père, car celui-ci est le premier-né ; pose ta main droite sur sa tête.

19 Son père refusa et dit : Je le sais, mon fils, je le sais ; lui aussi deviendra un peuple, lui aussi sera grand ; mais son frère cadet sera plus grand que lui, et sa descendance remplira toutes les nations. 20 Il les bénit ce jour-là et dit : C'est par toi qu'Israël bénira en disant : Que Dieu te rende comme Éphraïm et comme Manassé ! C'est ainsi qu'il mit Éphraïm devant Manassé.

(Cf. Traduction Colombe)

 

Vidéo de la partie centrale du culte (prédication à 10:30)

(début de la prédication à 10:30)

film réalisé bénévolement par Soo-Hyun Pernot