Chercher sa foi

Sommes-nous libres d’avoir la foi ?

( Luc 7:36-8:1 )

(écouter l'enregistrement)  (voir la vidéo ci-dessous)

Culte du dimanche 5 août 2012
prédication du pasteur Marc Pernot

Jésus a bien des choses à réviser, selon les spécialistes. Il doit d’abord apprendre les bonnes manières : cela ne se fait pas de côtoyer des gens douteux, comme si de rien n’était. Jésus devrait réviser également sa théologie, ce qu’il dit de la foi, du pardon et du salut ne va pas du tout, selon la théologie classique. Ses contemporains sont choqués, comme le raconte le récit. Mais le texte même porte les stigmates du scandale que ces paroles de Jésus ont été pour bien des théologiens des siècles suivants. En effet, dans plusieurs manuscrits parmi les plus anciens (pas dans tous, heureusement), la conclusion que Jésus donne de sa parabole sur le pardon de Dieu a été grossièrement retouchée, mais comme c’était plus difficile de transformer la parabole elle-même, cela rend les deux incohérentes. La parabole annonçant que le pardon des fautes engendre l’amour, tandis que la conclusion annoncerait que c’est notre amour qui serait la cause du pardon. Il fallait vraiment que certains soient motivés pour introduire cette variante, et pour qu’elle soit gardée dans nos traductions qui ne mettent même pas toujours une note pour signaler la difficulté.

Pour bien des religions, et même pour bien des chrétiens, le pardon de Dieu est donné à ceux qui ont une vraie repentance, bien sincère. Pour d’autres chrétiens, il fallait que le Christ ait payé pour nos fautes pour que notre pardon soit possible et pour que la personne soit au bénéfice de ce système, il faut qu’elle croie que Jésus a payé pour elle, qu’elle soit ensuite baptisée tout bien comme il faut…

Au contraire, Jésus annonce ici que le pardon de Dieu est premier, absolu, sans condition. Cela change non seulement notre relation à Dieu mais aussi la notion de justice et le regard que nous pouvons porter sur les autres, sur notre vie et sur notre propre dignité. Voilà comment Jésus justifie la remise de dette (le pardon) des deux hommes de sa parabole : « Comme ils n'avaient pas de quoi payer, le créancier leur remit à tous deux leur dette. »

La 1ère raison de cette remise de dette : c'est la générosité du créancier, bien sûr. Et Jésus affirme ainsi que le pardon de Dieu est premier, qu’il n’a aucune autre cause que la nature même de Dieu, sans qu’il soit question que les fautifs demandent pardon, ni qu’un autre paye une rançon à leur place… non, la simple et pure générosité de Dieu rend possible le pardon.

La 2nde raison de cette remise de dette, c'est qu'ils n'ont pas de quoi payer : Jésus n'est certainement pas contre le fait que les gens payent leurs dettes quand ils le peuvent. Et il n'est certainement pas contre le fait que nous fassions tout ce qui est en notre pouvoir pour réparer le mal que nous avons fait et que nous essayons de faire un peu moins de mal. Mais parfois, c'est trop tard et il n'y a plus rien à faire pour rattraper notre faute et ses conséquences. Nous avons alors bien besoin de cette parole de pardon qui nous autorise à clore un dossier qu'il ne sert à rien de garder ouvert et qui bloque notre cheminement. Parfois c'est que nous sommes trop faibles, nous n’avons rien vu, rien compris, rien pu faire. Et là encore, nous avons bien besoin sentir cette bienveillance de Dieu pour nous sentir encouragés.

Certaines versions de la Bible font malheureusement dire à Jésus « les nombreux péchés (de la femme) ont été pardonnés parce qu'elle a beaucoup aimé. » Luc 7:47. Combien d’hommes et de femmes ont soufferts injustement à cause de ce petit « parce que » ? Des personnes sincères sont restées angoissées, craignant que Dieu ne les envoie en enfer, se demandant si elles aimaient assez Dieu ? Si elles l’avaient assez manifesté par des prières et des sacrifices, si elles étaient assez persuadées que Christ s’était donné pour elles ? Au contraire, selon Jésus, le pardon est donné en premier, et il nous donne la liberté d’aimer Dieu ou non, sans chantage, librement.

Depuis 1500 ans environs la théologie classique enseigne qu’une personne qui a péché doit d’abord faire preuve d’une sincère repentance et d’un réel intérêt pour Dieu, elle est ensuite pardonnée par l’église, et grâce à l’église elle serait pardonnée par Dieu.

Jésus aurait tout faux, si l’on en croit cette théologie, car l’itinéraire qu’il nous propose ici est exactement l’inverse. Selon lui, le pardon de Dieu est premier, son amour est sans condition et c’est pourquoi nous baptisons les bébés comme les adultes : sans condition, en signe de cette grâce inconditionnelle de Dieu pour la personne.

Et selon Jésus, ce n’est pas l’église qui pardonne, ce n’est même pas lui-même, Jésus, qui pardonne ou qui rend possible ce pardon. Il se contente d’annoncer et de vivre un pardon déjà donné par Dieu (comme l’indique l’usage du participe passif). Un pardon qui nous permet enfin d’ouvrir les yeux sur nos manques sans nous désespérer. Et déjà, il y a là une façon d’avancer dans la paix, et de préparer une vraie paix possible entre les hommes.

Mais le scandale continue, car selon Jésus ce n’est pas l’église qui sauve cette femme, ni lui, Jésus, ni même Dieu ! Quel étrange théologien est ce Jésus, bien peu chrétien, non ? Jésus annonce à cette femme que c’est « sa foi », sa foi à elle qui l’a sauvée. Alors qu’elle est encore pécheresse, alors que Jésus n’est pas encore mort sur la croix, ni ressuscité, déjà « (s)es péchés ont été pardonnés » et son salut est déjà présent, il est déjà vécu par cette femme au présent dans ce monde, comme l’indique le temps du verbe grec (au parfait).

« Ta foi t’a sauvée »

Ces paroles de Jésus ont gêné bien du beau monde, là aussi. Cela a gêné ceux qui mettent l’accent sur les doctrines, puisqu’il n’est pas question une seconde pour Jésus de demander à cette femme si elle adhère à une déclaration de foi, ni si elle croit en la doctrine de la trinité (le mot ne sera inventé que 150 ans plus tard), ni à telle interprétation traditionnelle de la Genèse… Mais il y a d’autres théologiens qui ont été gênés par cela. Et après avoir « rhabillé » certains théologiens « catholiques » ou « évangéliques », il me faut avouer que les Réformateurs protestants sont allés eux aussi trop loin de l’autre côté en tenant absolument au principe que le salut vient de Dieu et de Dieu seul, sans aucune participation de l’homme à son propre salut. Eux aussi, ils ont été gênés par ce « ta foi t’a sauvée » de Jésus, et ils sont alors arrivés à dire que la foi est un pur don de Dieu, que l’homme n’y est pour rien.

Certes l’amour et le pardon de Dieu sont à juste titre appelés « la grâce » puisqu’ils sont de purs dons de Dieu, mais qu’en est-il de la foi ? Et quelle est donc cette foi qui a, selon Jésus, sauvé cette femme ?

Ce que l’on remarque d’abord, et c’est fondamental, à mon avis, c’est que Jésus montre ici avec cette petite parabole que cette foi est synonyme d’amour, et qu’elle est le fruit de la grâce de Dieu. Donc oui, Dieu est bien à l’origine première de la foi. Car c’est Dieu qui a commencé en nous aimant et en tendant la main vers nous.

On pourrait dire alors que la foi nous est donnée par Dieu comme on « tombe amoureux » sans qu’on puisse le choisir ou s’en empêcher ? Sauf que le verbe aimer n’est pas ici celui de l’amour des amoureux, il s’agit du verbe grec agapè qui consiste plutôt en une attention pour l’autre. C’est ce que l’on voit dans ce texte. La parabole du créancier et de ses débiteurs est plusieurs fois utilisée par Jésus pour parler de la grâce de Dieu et de la foi de l’homme qui parfois aime Dieu en retour, parfois est ingrat et en profite pour être méchant (Mat 18 :23) Ici Jésus l’applique aux deux personnes en face de lui. Le Pharisien est celui qui aime peu, celui qui est « de peu de foi » et la femme est à un stade d’amour de Dieu plus avancé, une foi plus grande.

L’amour (l’agaph) du Pharisien n’est pas de la sympathie pour Jésus, visiblement. Mais c’est une certaine considération. Il se pose des questions, il s’intéresse, il doute, il critique, mais il a invité Jésus chez lui, il examine sa façon d’être, il réfléchit et s’il n’a pas trop envie au début de l’interroger, quand même, il l’écoute et dialogue un minimum. C’est cela que Jésus appelle un petit amour, une petite foi. C’est déjà un bon début, c’est déjà un premier stade. Et il y a là sans doute une chose que toute personne de bonne volonté peut choisir de faire même si elle n’a aucune sympathie à priori pour Jésus, ni pour la religion, même si nous ne savons pas si cela peut nous apporter quelque chose, comme le Pharisien qui doute que Jésus soit seulement un prophète. Jésus appelle déjà cela un petit amour, et donc une petite foi, mais une foi quand même.

C’est pourquoi, n’en déplaise à nos chers réformateurs, à plusieurs reprises dans les évangiles nous voyons Jésus nous inviter à choisir la foi, avec des verbes à l’impératif présent :

« Ayez la foi » (Marc 11 :22)

« Ayez foi en Dieu, et ayez foi en moi. » (Jean 14:1).

La foi est un don de Dieu, à la racine, comme un désir de bonheur, comme un désir de sortir à l’air libre et d’avancer, comme le désir de respirer pour l’enfant naissant. Mais la foi est aussi une réponse de l’homme, c’est un choix d’une personne ou d’un groupe de personnes, comme Josué qui dit « moi et ma famille nous choisirons l’Éternel » (Josué 24 :15).. Il y a d’autres choix possibles, à commencer par tourner le dos, ou seulement ne rien faire pour soi-même, ne rien apporter à ses proches dans ce domaine.

L’apôtre Paul nous dit que « la foi n’est pas donnée à tout le monde » (2 Thes 3:2). Ce n’est pas que Dieu soit injuste et qu’il aurait donné la foi à des chouchous. Dieu veut le meilleur pour chacun, mais il y a des circonstances variables, une question d’environnement familial, amical, culturel, pas tous les mêmes choix de vie. C’est un fait que certaines personnes disent qu’elles auraient aimé avoir la foi mais ne l’ont pas, tandis que d’autres personne ont la foi sans l’avoir cherchée. C’est vrai de l’émotion religieuse qui est une des dimensions de la foi. Mais ce n’est pas la seule dimension de la foi et il y a aussi des choix de vie qui peuvent jouer, des façons de choisir la foi, de nourrir sa foi, et de la développer ou de l’enfouir. Nous avons ainsi dans une certaine mesure le choix de répondre ou non à cet amour de Dieu qui nous autorise et nous invite à nous intéresser à lui.

Il en est de la foi comme du bonheur. Même les plus déprimés ont le désir d’être heureux, nous avons ainsi en chacun de nous la racine du bonheur, même si nous ne sommes pas toujours très habiles pour le saisir, même si nous ne savons pas toujours le reconnaître, le saisir, le goûter. Mais cette aptitude à vivre le bonheur se travaille vraiment, comme la santé. Et comme la foi aussi.

Les personnes qui voient passer Jésus et qui se demande « mais qui est ce type ? » (v. 50) sont déjà dans une certaine démarche, ils acceptent de s’interroger au moins un tout petit peu. Jésus les a réveillés par le scandale du pardon de Dieu pour tous qu’il a annoncé et vécu.

Le Pharisien choisissant d’inviter Jésus chez lui pour creuser la question est déjà plus qu’à un embryon de foi, peut-être progressera-il ? Jésus lui indique une marche à suivre pour aller plus loin, à commencer par reconnaître ce qu’il y a de foi en cette femme qu’il méprisait. En plus d’être un petit peu source de paix, il y a énormément à recevoir soi-même quand on regarde les autres avec bienveillance au lieu de les regarder en s’arrêtant à ce qui ne va pas. Et la foi, c’est aussi cela : se laisser ressusciter par ce qu’il y a de foi, et donc de christique (de l’ordre du Christ) dans ceux que nous rencontrons. C’est d’ailleurs ainsi que cette femme avance, elle ne voit pas dans le Pharisien un sale intégriste macho, mais un homme qui a eu la sagesse d’accueillir un petit peu Jésus ce jour-là.

Jésus le conseille pour aller plus loin dans sa démarche :

il aurait pu laver les pieds du Christ, l’embrasser et mettre de l’huile sur sa tête. Ce texte nous appelle ainsi d’abord à examiner les pieds du Christ, son cheminement, en le purifiant des poussières de la route, poussières de nos préjugés et de nos incompréhensions, cela se fait par l’étude, la réflexion, le débat.

Ensuite de nous approcher de lui en l’embrassant, c’est-à-dire avec notre bouche, en nous nourrissant de lui, peut-être en en parlant, en l’aimant, d’une certaine façon, en priant.

Enfin, nous pourrions verser de l'huile sur sa tête, bénir le principe de vie, de mouvement et d’être qu’il incarne. Cette onction, dans la Bible, signifie le nommer Christ pour nous, non pas abstraitement, mais en s’ouvrant à ce qu’il désire et peut nous apporter comme salut venant de Dieu.

La femme pécheresse vit cela, mais non pas, ou non plus par simple décision de recherche personnelle mais dans la gratitude.

D’abord, au lieu de convoquer le Christ chez elle sans bouger comme le fait le Pharisien, c’est elle qui est mise en route, en mouvement vers lui par cette gratitude, et c’est cela avancer dans la paix, c’est là que sa foi l’a sauvée, elle l’a rendue vivante.

Ensuite ce n’est pas ou plus seulement avec un travail méticuleux de lavage de pieds avec une brosse et du savon, mais c’est avec ses larmes et ses cheveux qu’elle baigne ce cheminement de vie et de paix. À ce que dit jésus, ces larmes sont des larmes de joie et de reconnaissance, pas des larmes de tristesse et de remords. Avec le pardon de Dieu qu’elle a sentie en Jésus, elle est au-delà de ce stade. Ses larmes sont comme celles de ces hommes et ces femmes qui sont en pleurs quand ils gagnent une médaille d’or aux jeux olympiques. Ce sont ces larmes-là qui nous viennent aux yeux chaque fois que nous mesurons les progrès que Dieu nous a permis de faire.

Oui, alors les larmes de joie de cette femme débordent sans qu’elle l’ait choisi, mais c’est délibérément qu’elle est venue à lui et qu’elle offre le parfum de son témoignage qui se répand pour le bénéfice des autres. Elle est déjà dans la joie, elle n’attend rien de plus, apparemment, elle vit de la grâce par sa gratitude et cela est une extraordinaire dynamique de vie pour elle. Et de liberté, puisque cette foi-là lui permet d’aller son chemin et d’être elle même bénédiction pour d’autres. Comme Abraham est envoyé par Dieu, béni et bénédiction pour de nombreuses personnes (Genèse 12:1-3).

Amen

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Lecture de la Bible

Luc 7:36-8:1

Un pharisien pria Jésus de manger avec lui.
Jésus entra dans la maison du pharisien, et se mit à table.

37 Et voici, une femme pécheresse qui se trouvait dans la ville, ayant appri qu’il était à table dans la maison du pharisien, ayant apporté un vase d’albâtre plein de parfum, 38 et s’étant placée derrière, aux pieds de Jésus. En pleurant, de ses larmes elle commença à mouiller ses pieds, puis les essuya avec ses cheveux, les embrassa, et les oignit de parfum.

39 Le pharisien qui l’avait invité, voyant cela, dit en lui-même: Si cet homme était prophète, il saurait qui et de quelle espèce est la femme qui le touche, il saurait que c’est une pécheresse.

40 Jésus prit la parole, et lui dit:
Simon, j’ai quelque chose à te dire.
-Maître, parle, répondit-il. -
41 Un créancier avait deux débiteurs: l’un devait cinq cents deniers, et l’autre cinquante. 42 Comme ils n’avaient pas de quoi payer, il leur remit à tous deux leur dette. Lequel l’aimera le plus?

43 Simon répondit: Celui, je pense, auquel il a le plus remis. Jésus lui dit: Tu as bien jugé.

44 Puis, se tournant vers la femme, il dit à Simon:
Vois-tu cette femme?
Je suis entré dans ta maison, et tu ne m’as point donné d’eau pour laver mes pieds; mais elle, elle les a mouillés de ses larmes, et les a essuyés avec ses cheveux.
45 Tu ne m’as point donné de baiser; mais elle, depuis que je suis entré, elle n’a point cessé de me d’embrasser les pieds.
46 Tu n’as point versé d’huile sur ma tête; mais elle, elle a versé du parfum sur mes pieds.
47 C’est pourquoi, je te le dis, ses nombreux péchés ont été pardonnés: car elle a beaucoup aimé. Mais celui à qui on pardonne peu aime peu.

48 Et il dit à la femme: Tes péchés ont été pardonnés.

49 Ceux qui étaient à table avec lui se mirent à dire en eux-mêmes : Qui est celui-ci, qui pardonne même les péchés?

50 Mais Jésus dit à la femme: Ta foi t’a sauvée, va en paix.

8:1 Ensuite, Jésus allait de ville en ville et de village en village, prêchant et annonçant la bonne nouvelle du royaume de Dieu.

 

Vidéo de la partie centrale du culte (prédication à 10:00)

(début de la prédication à 10:00)

film réalisé bénévolement par Soo-Hyun Pernot