Chercher sa foi

Réconcilier notre corps et notre esprit

( Genèse 4:1-8 ; Genèse 25:19-32 )

(écouter l'enregistrement)  (voir la vidéo ci-dessous)

Culte du dimanche 1er août 2010
prédication du pasteur Marc Pernot

Ne trouvez-vous pas cela injuste que Abel soit préféré à Caïn, que Jacob soit préféré à Ésaü ? La Genèse ne nous donne aucune raison pour justifier ce choix. Au contraire : Caïn et Ésaü sont les aînés et ils sont présentés comme plus méritants que leur frères : Caïn est le premier à avoir l’idée d’offrir une offrande à l’Éternel, Ésaü est un "homme de la campagne", il chasse du gibier, il sert et honore son père alors que Jacob est apparemment un professionnel de la sieste et des vacances. Alors pourquoi est-ce que Dieu choisit Abel plutôt que Caïn, Jacob plutôt qu’Ésaü ? C’est le libre choix de Dieu. Pourquoi Roméo est-il amoureux de Juliette ? C’est comme ça. Dieu est Dieu et il aime qui il veut, il bénit qui il veut, il « porte un regard favorable » sur qui il veut. Il n‘est pas un Dieu que l’on achète, nous disent ces textes, un Dieu dont on gagnerait les faveurs par des offrandes ou par des prières. Il n’est pas un Dieu dont les faveurs vont aux bien nés. Il n’est même pas un Dieu qui aime les travailleurs et rejette les fainéants, non. Dieu aime qui il aime…

Cela pourrait être inquiétant, et dans l’histoire cela en a inquiété plus d’un. Mais c’est à tort. Le côté arbitraire du choix de Dieu est au contraire un vrai soulagement, une sécurité pour nous tous.

Supposons d’abord que nous soyons aimé par Dieu à notre naissance, par exemple, Dieu ne va-t-il pas ensuite nous rejeter si nous sommes un peu trop mauvais ? Et bien non. Dieu est fidèle, fidèle à lui-même et à ses choix, Dieu est donc fidèle à celui qu’il aime. C’est ainsi que ce Jacob qu’il a choisi avant même sa naissance, ce Jacob qu’il a béni, Dieu va le garder, l’accompagner, le sauver sans cesse. Dieu lui promet de l’accompagner partout où il ira, sans condition (Gen. 28:15), et il l’accompagnera dans les bons jours et les mauvais jours, dans les bons chemins et dans les chemins de traverse, il l’accompagnera encore plus quand ses chemins se perdent, quand il combat contre les autres Dieu l’accompagne pour l’aider à se réconcilier, et même quand il combat contre Dieu, Dieu accepte et le bénit(Gen. 32 :28)…

Dieu est donc fiable, s’il bénit un jour, il bénit toujours. C’est le premier point. Mais comment savoir si nous faisons partie de ceux que Dieu a choisis dès l’origine ? Sommes-nous un Jacob ou sommes nous un Ésaü ? Cette question a préoccupé des générations de croyants bien inutilement. Nous sommes les deux. Chacun de nous est à la fois Ésaü et Jacob. Le texte est très clair à ce sujet quand il dit, littéralement, que « Jacob était un homme parfait. » Les gens ne l’époque n’était pas plus idiots que nous, ils savaient bien qu’il n’existe pas un seul homme parfait en ce monde. La Bible ne mélange pas tout, Dieu seul est parfait, juste, infaillible, tout le reste est relatif. Jésus lui-même refuse d'être appelé « bon », disant que Dieu seul est bon (Marc 10:18)

De nombreuses traductions préfèrent « corriger » en mettant par exemple « Jacob était un homme tranquille », ou « un homme bien »… le texte hébreu dit pourtant sans ambiguïté que Jacob était un homme parfait. C'est d'autant plus surprenant que son comportement est discutable : il va extorquer à Ésaü son droit d'aînesse, il trompera ensuite Isaac pour voler la bénédiction promise à son frère, puis dépouillera son beau-père de son troupeau grâce à une ruse… Bref, l'auteur de ce passage attire ainsi notre attention en mettant « Jacob était un homme parfait » cela dit au lecteur, cela nous dit : attention, je ne parle pas ici d’un personnage historique mais d’un type philosophique, ce dont je vous parle ici, ce n’est pas ou plus seulement d’un monsieur Jacob ben Isaac ayant vécu à tel moment à tel endroit, mais ce dont je vous parle c’est d’un Jacob et d’un Ésaü qui sont en vous-mêmes, vous, lecteur de ce livre.

Nous sommes donc, comme Rébecca, porteurs de deux vies en nous-mêmes : Jacob et Ésaü, deux vies qui sont en concurrence ou en tension. Notre être est porteur d'une double dimension : une dimension biologique et une dimension spirituelle. Avec le récit de Caïn et Abel, puis avec le récit d'Ésaü et Jacob, la Genèse tente de nous faire réfléchir sur les relations et l'équilibre qu'il peut y avoir ou non entre ces dimensions essentielles de l'être humain.

Il n’y a donc pas d’un côté des personnes du type de Jacob qui sont élues, bénies, aimées par Dieu, et d’un autre côté des personnes qui seraient des Ésaü, considérées comme des bêtes, et écartées par Dieu, bien sûr que non.

Toute personne est donc choisie par Dieu, aimée par Dieu sans condition et pour toujours. Nous voyons dans cette histoire que finalement Caïn, même coupable est protégé par Dieu, Jacob et Ésaü recevront tous les deux leur propre bénédiction, mais quand même, Dieu nous invite à donner la préférence au petit Abel, qui n’est que comme un souffle donné à chacun, de préférer ce Jacob bien caché au fond d’une tente.

Il y a donc un Jacob en toute personne, au début, ce Jacob n’est qu’en gestation, caché au plus profond de notre être. Ce Jacob, nous dit la Genèse, est « un homme parfait demeurant dans des tentes »,

Jacob est notre dimension divine, Ésaü est une image de notre nature physique, animale, pétrie de la poussière rouge du sol.

La Genèse nous dit que ces deux dimensions existent en chacun de nous dès l'origine de notre vie, et que les deux sont bonnes et bénies par Dieu. Telle est notre nature à la fois matérielle et divine. La défi de notre existence est de savoir laquelle de ces deux natures dominera sur l'autre. Parce que comme le dit Jésus : « nul ne peut servir deux maîtres », c'est-à-dire que nous ne pouvons pas vivre en mettant ces deux natures au même niveau, c’est comme si l’on mettait dans la même cage, sans médiation, le lion et l’agneau. Ésaü devient un Caïn, le souffle est écrabouillé, laissant sur terre un Caïn errant en ce monde, survivant, mais en traînant sa misère.

Il est préférable Jacob l’emporte sur Ésaü, c’est à dire que notre dimension spirituelle gouverne l'animal qui est en nous(Mt 26:41), gouverne notre corps, nos forces, nos moyens. Parce que l'Esprit, lui, peut dominer sur notre chair sans l'écraser ou la tuer, il peut même la bénir et la faire se régaler, comme nous le voyons dans cette histoire de plat de lentille. Si c’est Jacob qui l’emporte sur Ésaü, l’histoire se termine par une bénédiction des deux, une paix entre les deux et non un meurtre. Cela permet à l'homme d'être pacifié, de vivre de ces deux natures sans renoncer à aucune des deux, chacune étant bien à sa place, chacune rendant service à l’autre. Un humain vivant dans ce monde et en même temps inspiré d’un souffle de perfection, d’éternité et de mouvement.

Mais naturellement ces deux natures sont en concurrence à l’intérieur de nous-mêmes, à l’intérieur de nos familles, de notre église, et de notre société humaine, comme Ésaü et Jacob dans le ventre de leur mère. Et ce n’est pas évident que le spirituel l’emporte sur l’animal, que le faible l’emporte sur le plus fort.

Rébecca sent cette tension a plus profond d’elle. Tant de personnes sont des Isaac qui ne voient rien. Isaac néglige Jacob et il n'aime en réalité même pas vraiment Ésaü, ce qu'il aime c'est le gibier qu'il ramène de la chasse. Être cet Isaac là, c’est abandonner à la mort une excellente dimension de la vie, ce n’est même pas abandonner sa dimension spirituelle pour aimer son corps mais c’est aimer la seule satisfaction que ce corps peut apporter. L’histoire d’Isaac s’annonce ainsi comme celle d’un autre Caïn, un terrible gâchis dont Isaac va être sauvé par Rébecca, car en bénissant Jacob Isaac bénira la vraie vie sans pour autant sacrifier sa joie de manger du gibier !

Rébecca représente ici la dimension de bon sens qui existe dans l’humain, cette lucidité qui consiste à ouvrir les yeux et à se poser les bonnes questions. Elle voit cette tension entre le terrestre et le divin et elle se pose alors cette question fondamentale : « S'il en est ainsi, pourquoi est-ce que moi, je suis ? » (25:22) Partagée ainsi entre ces deux natures, entre l'animal et le spirituel, qui suis-je vraiment : un animal ou un Dieu ? Où me diriger ? Que choisir, très concrètement, entre la terre et le ciel, entre la violence et le pardon, entre l’envie de profiter et l’envie d’aimer, comment choisir entre la chair et l'Esprit, quelle vie et quelle espérance choisir ?

Rébecca n’est pas seulement sage, elle est même prophète, elle représente la dimension prophétique qui existe en tout homme. Elle ne reste pas seule avec cette question, elle se la pose devant Dieu. Elle écoute sa réponse, puis elle travaillera concrètement à la mettre en œuvre avec des trésors d’habileté. Et quand ce récit donne le rôle du prophète à une femme et non à l’immense Isaac, c’est bien pour dire que toute personne est faite pour être prophète et que nul, même le plus grand, n’est à l’abri d’être aveuglé par ses propres désirs. Nous avons donc tous en nous-mêmes un Jacob en lien avec Dieu par des anges qui montent lui dire nos projets et nos questions, et des anges qui redescendent nous porter son aide et ses éclairages.

Ce que propose l'Éternel, ce n'est pas de détruire ni de mépriser notre corps, mais que notre corps soit mis au service de notre dimension spirituelle. « Le plus grand sera le serviteur du plus petit des deux » promet-il à Rébecca. Et pour que cela arrive, elle devra agir avec intelligence et même avec ruse.

Il ne s'agit pas de tromper les autres, ni de nous tromper nous-mêmes, au contraire. Il s’agit de voir enfin clair sur notre nature profonde, comme Rébecca, de sentir cette tension féconde qui nous habite, d’aller au-delà du simple ressenti de surface. Mais il est si facile d’être comme Isaac, et de n’accorder notre attention qu’au frémissement de nos papilles gustatives à l’idée d’un rôti de chevreuil.

Alors qu’est-ce qui va finalement décider Ésaü le fort à laisser la première place à son minuscule petit frère ? Ésaü réfléchit une seconde, il prend conscience de deux choses :

Nous savons bien, intellectuellement, que l’Ésaü que nous sommes aussi mourra un jour, mais il est bon d’aller au-delà de cette simple connaissance abstraite : sentir les limites de ce corps, sentir combien cette simple articulation, ce simple estomac, ce poumon… que j’ignore superbement tant que ça fonctionne est un miracle improbable, comme suspendu en équilibre et soumis à l’usure.

Et notre Ésaü peut se rendre compte, en réalité, que ce qui est véritablement le meilleur dans notre vie n'est pas ce que produit notre force brute, mais ce que prépare notre Jacob dans sa tente : cette part divine de notre être, qui nous prépare des choses délicieuses, des choses qui ont du sens et de la beauté, comme une envie d’aimer, de pardonner, de créer, d’avancer et de faire avancer, d’espérer et de prier…

Nous avons alors envie de faire comme Rébecca, de pousser le spirituel à la 1ère place dans nos priorités. Bien sûr cette dimension est apparue en 2nd dans notre vie. Qu'importe si notre dimension animale est un peu jalouse, qu'elle aille manger son plat de lentilles et laisse s'épanouir en nous maintenant, enfin, la foi, l'espérance et l'amour.

Amen.

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Lecture de la Bible

Genèse 4:1-8

Adam connut Eve, sa femme; elle conçut, et enfanta Caïn et elle dit: J’ai acquis un homme de par l’Eternel. 2 Elle enfanta encore son frère Abel. Abel fut berger, et Caïn fut laboureur.

3 Au bout de quelque temps, Caïn fit à l’Eternel une offrande des fruits de la terre; 4 et Abel, de son côté, en fit une des premiers-nés de son troupeau et de leur graisse. L’Eternel porta un regard favorable sur Abel et sur son offrande; 5 mais il ne porta pas un regard favorable sur Caïn et sur son offrande. Caïn fut très irrité, et son visage fut abattu. 6 Et l’Eternel dit à Caïn: Pourquoi es-tu irrité, et pourquoi ton visage est-il abattu? 7 Certainement, si tu agis bien, tu relèveras ton visage, et si tu agis mal, le péché se couche à la porte, et ses désirs se portent vers toi: mais toi, domine sur lui.

8 Cependant, Caïn adressa la parole à son frère Abel; mais, comme ils étaient dans les champs, Caïn se jeta sur son frère Abel, et le tua.

Genèse 25:19-32

Voici la postérité d’Isaac, fils d’Abraham. 20 Abraham engendra Isaac. Isaac était âgé de quarante ans, quand il prit pour femme Rebecca, fille de Bethuel, l’Araméen, de Paddan-Aram, et soeur de Laban, l’Araméen.

21 Isaac implora l’Eternel pour sa femme, car elle était stérile, et l’Eternel l’exauça: Rebecca, sa femme, devint enceinte. 22 Les enfants se combattaient en elle; et elle dit: S’il en est ainsi, pourquoi est-ce que moi, je suis ? Elle alla consulter l’Eternel. 23 Et l’Eternel lui dit: Deux nations sont dans ton ventre, et deux peuples se sépareront au sortir de tes entrailles; un de ces peuples sera plus fort que l’autre, et le plus grand sera au service du plus petit.

24 Les jours où elle devait accoucher s’accomplirent; et voici, il y avait deux jumeaux dans son ventre. 25 Le premier sortit entièrement roux, comme un manteau de poil; et on lui donna le nom d’Esaü. 26 Ensuite sortit son frère, dont la main tenait le talon d’Esaü; et on lui donna le nom de Jacob. Isaac était âgé de soixante-ans, lorsqu’ils naquirent. 27 Ces enfants grandirent. Esaü devint un habile chasseur, un homme des champs; mais Jacob était un homme parfait, demeurant sous les tentes.

28 Isaac aimait Esaü, parce qu’il mangeait du gibier; et Rebecca aimait Jacob.

29 Comme Jacob faisait cuire un potage, Esaü revint des champs, accablé de fatigue. 30 Et Esaü dit à Jacob: Laisse-moi, je te prie, manger de ce roux, de ce roux-là, car je suis fatigué. C’est pour cela qu’on a donné à Esaü le nom d’Edom. 31 Jacob dit: Vends-moi aujourd’hui ton droit d’aînesse. 32 Esaü répondit: Voici, je m’en vais mourir; à quoi me sert ce droit d’aînesse?

 

Vidéo de la partie centrale du culte (prédication à 12:33)

(début de la prédication à 12:33)

film réalisé bénévolement par Soo-Hyun Pernot