Ne vous sentez pas contraint de pardonner,
cela vient comme une bénédiction

(Matthieu 18:21-35 ; Exode 34:5-7)

(écouter, culte entier, imprimer)

13 septembre 2020
À Genève
prédication du pasteur Marc Pernot

« Son maître, en colère, le livra aux bourreaux jusqu'à ce qu'il ait rendu tout ce qu'il devait. C'est ainsi que mon Père céleste vous traitera si vous ne pardonnez pas de tout votre cœur. »

Hélas, des personnes en ont conclu que nous devions pardonner, et que si notre pardon n’était pas à total, Dieu serait tellement en colère qu’il nous torturerait jusqu’à la fin des temps.

Une interprétation « à la lettre » absurde

Cette lecture pourrait effectivement correspondre à une lecture « à la lettre » de la conclusion que Jésus donne à sa parabole. Cette lecture est pourtant impossible puisqu’en introduction de cette parabole, Jésus dit que le véritable pardon consiste à pardonner septante-fois sept fois. Dieu étant le juste par excellence, c’est ce qu’il fait certainement. Bien sûr. Comment penser que Dieu serait comme ce maître dont la bonté pour son serviteur serait épuisée dès la 2ème faute ? Et nous, pauvres humains, recevrions l’ordre de pardonner septante fois sept fois ? Sinon que nous arriverait-il selon les bons apôtres de ce moralisme ? Dieu aurait des bourreaux qui s’acharneraient sur nous jusqu’à ce que nous ayons tout pardonné du fond du cœur à 100% ? Cela ne correspond en rien à l’attitude de Jésus, ni a sa théologie.

Heureusement que cette lecture à la lettre n’est pas cohérente avec le texte pris dans son ensemble. Comme souvent, la conclusion d’une parabole de Jésus est étrange, c’est afin de nous faire réfléchir et de nous élever au dessus de la simple logique de ce monde quant au sujet posé. Ici la question, introduite par Pierre, est celle de notre difficulté à pardonner quand nous sommes victime.

Un moralisme extrêmement nocif pour la victime

La leçon disant que le pardon est un devoir pour le chrétien fait d’immenses dégâts, elle fait même de vrais morts, portés dans la tombe avec une famille qui pleure autour.

Je vais vous donner juste deux exemples, pas du tout théoriques, venant de vraies personnes, rencontrées au cours de mon ministère.

Une femme dans la cinquantaine me dit qu’elle n’ose même plus prier ni communier car elle a honte de ne pas arriver à pardonner à sa mère qui l’a laissée être violée devant ses yeux pendant des années par son nouveau mari. Un plus de ce terrible traumatisme, la morale « un chrétien pardonne » a profondément aggravé cette peine, lui faisant ressentir qu’elle serait une mauvaise personne, sinon elle aurait pardonné après tout ce temps. Le prédicateur du pardon obligatoire s’est mis, de fait, du côté de l’agresseur se débrouillant souvent à culpabiliser la victime. Comme en plus, l’ordre de pardonner était donné au nom de Dieu, elle a pris peur de lui et cela a coupé cette femme de Dieu, ce Dieu dont elle avait précisément un immense besoin à ce moment là, car il est effectivement source de résurrection et de vie, on dirait aujourd’hui de résilience.

C’est au moins 20 fois dans mon ministère, que j’ai été témoin d’effets aussi terribles de cette morale du devoir pardonner. Oui, j’ai honte et je veux m’excuser auprès des victimes de ce moralisme. Rassurez-vous, les amis, jamais Dieu ne vous en voudra, et certainement pas parce que vous auriez du mal à pardonner. Au contraire, il vole à votre secours. Bien sûr. C’est pour cela que les paroles du Christ sont « l’Évangile », c’est à dire la Meilleure de toutes les nouvelles : c’est la fin de tout chantage divin, contrairement à la lecture « à la lettre » de la fin de cette parabole.

L’introduction de la parabole nous dit en réalité qu’il est bon de pardonner et que c’est un don de Dieu. C’est en effet ce qu’évoque dans la Bible le chiffre 7, il ne désigne pas une quantité mais une qualité : celle de la bénédiction de Dieu (évoquée par le chiffre 3) sur sa création (évoquée par le chiffre 4). Ce chiffre de 7 évoque ainsi l’action de Dieu pour créer et pour bénir.

Dans cette introduction, ni dans la bouche de Pierre, ni dans la bouche de Jésus il n’est question de devoir pardonner. Il n’y a pas de verbe à l’impératif, mais un futur « combien de fois pardonnerai-je ? » « septante fois sept fois » répond Jésus. Ce futur est une espérance et une promesse, les chiffres 7 ajoutent que pardonner est le résultat d’un acte de création et de bénédiction par Dieu. C’est ce que Jésus développe dans sa parabole.

Dieu est du côté de la victime pour l’aider

Pour la victime blessée, la difficulté à pardonner n’est pas une faute, elle est un symptôme, elle est le sang qui coule encore de sa blessure, elle est le cri ou la sourde plainte qu’elle ne peut retenir. Le but de Dieu est bien entendu de soigner cette personne blessée, de calmer cette douleur, de cicatriser cette plaie jusqu’à ce que sa joie et son espérance soient libérées.

C’est ce que détaille la conclusion de cette parabole. Ce n’est pas la personne blessée n’arrivant pas à pardonner son agresseur que Dieu envoie punir : Dieu se saisit de ce qui, en elle, n’est pas en état de le faire, c’est son mal que Dieu prend pour le traiter, le temps qu’il faudra. Jésus ne nous promet pas n’importe quoi, c’est vrai que la racine de cette souffrance ne peut pas être arrachée en une seconde, même par Dieu. Il existe des cas où il faut du temps pour opérer la plaie, en nettoyer les parties infectées ou nécrosées, recoudre, soigner tout le temps de cicatrisation jusqu’à ce que la personne puisse avoir seulement le choix de commencer à pardonner.

C’est ainsi que l’opération violente promise par Jésus à la fin de sa parabole est compatible avec le pardon radical qu’il annonce au début. Un pardon comme une création de Dieu se déployant jusque dans le futur. C’est le projet. Jésus dit à la victime : « venez à moi, vous qui êtes fatiguée et chargée, et je vous donnerai du repos » (Matthieu 11:28), Jésus ne dit pas, bien sûr : honte à vous les fatigués et chargés, vous êtes indignes du Dieu de la vie, vous allez être punis et torturés jusqu’à ce que vous ayez le cœur léger et joyeux ! Cela n’aurait aucun sens. Il en est de même en ce qui concerne le pardon. Quand on en fait un commandement de Dieu cela charge et afflige, cela torture encore plus la victime.

Ne pas arriver à pardonner n’est ni un plaisir ni un caprice, c’est une lourde charge. Dieu est notre allié dans cette situation. Dans son « Notre Père », Jésus nous propose de nous ouvrir plus largement à l’aide de Dieu, lui demandant son pardon pour nos fautes, et lui demandant de nous aider nous-même à pardonner, nous demandons à notre Père l’un comme l’autre, afin de nous délivrer.

Le pardon est un soin, pas un effacement

Il arrive que cet ordre de pardonner, déjà nocif en lui-même, devienne même criminel.

Voici une autre situation pastorale que j’ai vécue, hélas à plusieurs reprises. Une femme, en général, venue par exemple pour quelques questions théologiques, qui, au détour d’un regard un peu baissé, laisse voir qu’il y a quelque chose qui ne va pas dans son couple. Manifestement, elle souffre et elle a honte. Je pose la question : avez vous été frappée ? Oui, est-il répondu d’un souffle, il arrive à mon mari de me frapper. Et elle explique que le lendemain il s’excuse si gentiment, qu’elle lui lui pardonne car que c’est ce que Dieu veut, surtout quand on est marié, et que cela arrive quand elle fait une faute qui énerve son mari. Nous y voilà. Ce nocif commandement de devoir pardonner a encore fait de la victime une coupable, et en plus, dans ce cas, ce ne sont pas « seulement » des années de souffrances quotidiennes qui sont infligées à cette femme, c’est un risque bien réel d’être tuée. L’ordre de pardonner, avec en plus une conception du pardon comme annulation de la faute : voilà pour cette personne deux bourreaux de plus portant la souffrance et la mort.

Non : Dieu ne demande pas, ne veut pas qu’on laisse passer des actes de violence, des coups, des viols. Même pas dans le couple, bien sûr. Quelle idée ! Le mariage : ce n’est pas signer pour cela. Ce n’est d’ailleurs même pas bon pour le conjoint de le laisser être un bourreau, ce n’est pas bon pour les éventuels enfants, en plus d’être une pitié pour la première des victimes. Ce n’est pas la volonté de Dieu que l’on passe sur des actes comme cela.

Le pardon ce n’est pas permettre que le mal commis soit ignoré comme s’il n’avait pas eu lieu. Le pardon c’est espérer que le mal commis cesse d’empoisonner le présent et l’avenir. Le pardon c’est un soin pour réparer la victime (de ses blessures) et une opération pour réparer l’agresseur (qui a manifestement un problème).

Comme dans la parabole de Jésus, si l’on dit simplement au coupable qu’on oublie tout son passif, même si c’est fait par une vraie compassion, il y a bien des chances qu’il recommence car on a ignoré la racine du mal au lieu de la traiter. C’est comme un cancer, il arrive que la tumeur se résorbe toute seule (quelques cas sur des centaines de milliers), c’est quand même mieux de localiser le problème, d’opérer, de le traiter, comme le dit Jésus, jusqu’à ce que la personne soit guérie à cœur.

La question de l’amnistie de Dieu en faveur du coupable est assurée, car Dieu ne garde pas rancune, et il n’a pas besoin de torturer personne pour cela, pas même son fils (contrairement à une autre pieuse légende tout à fait nocive). Là n’est pas le tout du pardon de Dieu, nous avons tous besoin d’être soignés, et c’est vrai qu’il y en a qui ont besoin de soins intensifs. Cela aide Dieu quand nous faisons équipe avec lui, quand le corps du Christ se mobilise pour sa guérison et sa croissance. Ensuite, est-ce que la victime est la mieux placée pour participer aux soins de son ancien bourreau ? Parfois, peut-être. En général, ce n’est pas la personne la mieux placée, ni pour elle-même, ni pour le coupable car cela renforce en lui le sentiment d’une dette insolvable envers sa victime. Quand la personne blessée ira mieux, elle sera bien placée pour aider d’autres personnes blessées, le faire connaissance de cause et par gratitude. L’ancien bourreau allant mieux, lui, pourrait aider à en soigner d’autres ?

Un amour qui nous accouche

Cet Évangile de Dieu qui pardonne et soigne chacun de ses enfants s’enracine dans cette théologie ancienne et très belle, celle de Dieu comme l’Éternel, YHWH, la source de l’être, se révélant à Moïse comme vivant de toutes les qualités de l’amour, de miséricorde, de compassion, de bonté et de fidélité. Le texte ajoute que l’Éternel se présente comme conservant son amour « sur des milliers de générations », ce qui affirme que Dieu nous pardonne certainement, car si nous remontons notre arbre généalogique sur 2’000 générations (soit 50'000 ans) nous avons bien dû avoir un ancêtre que Dieu trouvait déjà un petit peu aimable sans trop se forcer. Cependant, ajoute ce texte de l’Exode, ce Dieu qui est tout amour « ne tient pas le coupable pour innocent » et il « visite » l’iniquité des pères sur leurs enfants sur trois ou quatre générations. C’est exactement ce qu’il faut : Dieu continue à aimer le coupable sans le tenir pour innocent, car il y a du travail à faire afin qu’il se porte mieux, puis sur les générations suivantes car le mal commis peut avoir de telles répercutions, et qu’avec des soins cela va infiniment mieux. C’est un travail de « miséricorde » (רָחַם raram qui signifie également l’utérus), c’est littéralement un amour maternel qui espère faire que la situation de la victime accouche d’un avenir vivant et bon, que le coupable accouche d’un lui-même délivré de ce qui ne va pas. C’est un travail d’enfantement qui se fait dans la douleur, comme le suggère Jésus dans sa parabole. Cette peine n’est en aucun cas une sorte de punition, Dieu n’est pas comme cela car il aime vraiment. Seulement, toute transformation un peu sérieuse est un travail et un bouleversement. Pour donner la vie, et pour entrer dans la vie.

Grâce soit rendue à l’Éternel,
אֵ֥ל רַח֖וּם ( El raroum), Dieu miséricordieux.

Pour débattre sur cette proposition : c'est sur le blog.

Vous pouvez réagir en envoyant un mail au pasteur Marc Pernot

 

 

 

Lecture Biblique :

Matthieu 18:21-35

Pierre vint vers Jésus et lui dit : Seigneur, combien de fois pardonnerai-je à mon frère, lorsqu'il péchera contre moi ? Jusqu'à sept fois ?

22 Jésus lui dit : Je ne te dis pas jusqu'à sept fois, mais jusqu'à septante fois sept fois. 23C'est pourquoi le règne des cieux est semblable à un homme roi qui voulut faire rendre compte à ses serviteurs. 24Quand il commença à le faire, on lui en amena un qui devait dix mille talents. 25Comme il n'avait pas de quoi rembourser, son maître ordonna qu'on le vende, lui, sa femme, ses enfants et tout ce qu'il avait, afin de rembourser. 26Le serviteur se jeta pour se prosterner devant lui en disant : « Prends patience envers moi, et je te rembourserai tout ! » 27Profondément ému, le maître de ce serviteur le libéra et lui remit sa dette. 28En sortant, ce serviteur trouva un de ses collègues qui lui devait cent deniers. Il le saisit à la gorge en disant : « Rembourse ce que tu dois ! » 29 Son collègue, se jetant à ses pieds le suppliait : « Prends patience envers moi, et je te rembourserai ! » 30Mais lui ne voulait pas, il s’éloigna et l’envoya en prison tant qu’il n’aurait pas remboursé ce qu'il devait. 31En voyant ce qui arrivait, leurs collègues furent profondément attristés, ils allèrent raconter à leur maître tout ce qui s'était passé. 32Alors le maître le fit appeler et lui dit : « Mauvais serviteur, je t'avais remis toute ta dette, parce que tu m'en avais supplié, 33ne devais-tu pas avoir compassion de ton collègue comme j'ai eu compassion de toi ? » 34Et son maître, en colère, le livra aux bourreaux jusqu'à ce qu'il ait rendu tout ce qu'il devait. 35C'est ce que mon Père céleste vous fera si vous ne pardonnez pas de tout votre cœur, chacun à son frère.

(Cf. traduction NBS)

Exode 34:5-7

L'Éternel descendit dans la nuée, se tint là auprès de Moïse et proclama le nom de l'Éternel. 6L'Éternel passa devant lui en proclamant : « L'Éternel, l'Éternel, Dieu compatissant et qui fait grâce, lent à la colère, riche en bienveillance et en fidélité, 7qui conserve sa bienveillance jusqu'à mille générations, qui pardonne la faute, le crime et le péché, mais qui ne tient pas (le coupable) pour innocent, et qui punit visite la faute des pères sur les fils et sur les petits-fils jusqu'à la troisième et à la quatrième génération ! »

Amen

(traduction La colombe)