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Prédications

in englishLire la Bible comme on lit une lettre d’amour

(Marc 1:14-28)

(écouter l'enregistrement - voir la vidéo ci-dessous)

Culte du dimanche 11 octobre 2015
prédication du pasteur Marc Pernot

Les scribes et pharisiens sont des lecteurs passionnés de la Bible, et on ne peut pas dire qu’ils n’en tirent rien pour leur vie. Au contraire, ils tirent des Écritures une multitudes de commandements qui régulent leur vie quotidienne jusque dans ses plus infimes détails. Le pharisien s’implique dans sa lecture, il s’oublie lui-même devant le foisonnement sublime d’interprétations des sages : Rabbi machin dit ceci en s’appuyant sur tel et tel textes, Rabbi truc lui répond cela avec pour preuve tel passage... Et ils produisent ces fameuses règles, savamment établies et devant donc, selon eux, s’appliquer à tous & à chacun.

Jésus partage cet intérêt pour Dieu et pour la Bible, il la connaît sur le bout des doigts ? Il partage (oh combien) un engagement de tout son être et la conviction d’avoir quelque chose à adresser à chacun. Pourtant, les fidèles de la synagogue nous disent qu’il y a quelque chose de radicalement différent entre l’enseignement de Jésus et celui de ces fins lettrés que sont les scribes. C’est curieux que le texte ne nous dise rien de ce qu’enseigne Jésus dans cette synagogue alors qu’il affirme que l’enseignement de Jésus est unique en son genre. Ce silence sur le contenu de sa prédication est lourd de sens. Ce n’est pas un oubli, la preuve c’est que le texte nous parle bien d’un message qui est délivré dans cette synagogue, mais il est donné par l’esprit impur de l’homme. Ce message est tout à fait juste. Pourtant, Jésus s’oppose avec force à ce message. C’est là un second paradoxe qui va avec le premier : l’absence de compte rendu sur la géniale prédication de Jésus dans cette synagogue.

Voilà e que dit l’esprit impur de cet homme : « Qu’y a-t-il entre nous et toi, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu. » Tout est parfaitement juste dans ce cri, même la prophétie « tu es venu pour nous perdre » qui va effectivement s’accomplir.

C’est cette prophétie attendue qui bouleverse l’esprit impur « tu es venu pour nous perdre ». Tu es venu pour perdre, pour torpiller le « nous » de cette communauté de pensée et d’obéissance construite avec tant de passion par nos scribes. Jésus a la puissance de libérer l’homme de ce « nous » dans lequel il était bien au chaud, bien protégé.

Protégé de quoi ? Protégé de tout ce qui pourrait changer les choses telles qu’elles sont. Et dans ce domaine, Dieu est un champion puisqu’il est le créateur par excellence, il est la source de changement par excellence. C’est pourquoi nous préférons souvent ne pas trop savoir où nous en sommes, nous n’aimons pas entendre notre voix dans un enregistrement et même un top model se trouve moche quand elle se regarde dans la glace, parait-il. Horresco referens, l’action de Dieu pourrait bien nous amener à nous connaître nous-même, voir que nous ne sommes qu’un enfant, peut-être même par certains côtés qu’une marionnette dans les mains du groupe, de ses codes et de sa façon de voir, manipulé par les instincts de notre espèce.

L’homme à l’esprit impur n’est pas un fou, ni un possédé, en tout cas pas plus fou ni plus possédé que vous, moi et tout le monde. Car nous craignons tous le changement, en réalité. Nous aimons bien faire partie d’un groupe, nous cacher dedans. Nous craignons d’avoir froid en sortant du groupe pour devenir nous-mêmes, nous craignons d’être ridicule en étant différent, et d’être faible, exposé, seul & nu.

L’esprit de l’homme est impur en ce qu’il refuse d’être libéré de cet esprit de crainte, mais par ailleurs il a parfaitement raison, d’abord en sentant qu’il y a une vraie puissance en Jésus, que cette puissance vient de Dieu, et qu’elle pourrait tout changer.

C’est exactement ce qu’annonce Jésus dans les épisodes précédents, car nous avons quand même 2 courtes prédications. Dans la 1ère, Jésus y annonce exactement la même chose que l’esprit impur à ce détail près qu’il invite les personnes à recevoir ce changement qui vient de Dieu comme une bonne nouvelle en quoi et en qui nous pouvons avoir toute confiance.

« Le moment a été accompli,
le règne (l’action) de Dieu s’est approchée.
Convertissez-vous,
ayez confiance en la bonne nouvelle. » (v.15)

Nous voyons que cette bonne nouvelle n’est pas un contenu théologique ou moral, et encore moins religieux comme pouvaient l’enseigner les scribes, mais cette bonne nouvelle c’est qu’il y a vraiment un changement qui est salutaire, et que nous pouvons avoir confiance en Dieu pour cela.

Nous voyons ensuite dans le 2e épisode cette puissance de transformation à l’œuvre quand Jésus appelle des pêcheurs de poissons à devenir des pêcheurs d’humain, pêcheur de ce qu’il y a de meilleur en chacun. S’ils avaient été agriculteurs il les aurait appelés à être semeurs d’humains, chacun selon ce qu’est chacun.

C’est ainsi que Jésus enseigne avec puissance. Le mot grec exousia (exoussia) est aussi traduit par « autorité » : « Jésus enseignait avec autorité », comme si son charisme et sa rhétorique en imposaient et que la foule, séduite par sa doctrine, adoptait la théologie, la philosophie, la morale qu’il propose en concurrence de celle des pharisiens. Mais cela ferait passer les fidèles de la synagogue d’un groupe à un autre, d’une autorité à une autre, ce qui n’est pas une véritable libération du « nous », cette conversion ne serait que de façade. Mais ce n’est pas une autorité de ce genre qu’a Jésus. C’est ce que montre ce texte en effaçant le contenu de la prédication de Jésus, et en la remplaçant par un acte qui dit la puissance de transformation qu’a Jésus pour libérer cet homme de son esprit de groupe et de crainte d’en être libéré.

C’est vrai qu’il y a un enseignement de Jésus, mais il se résume ici à faire confiance à Dieu comme puissance de conversion de notre être, pour le reste, la parole de Jésus n’est pas tant un contenu formel qu’une puissance, sa parole est de la dynamite pour faire exploser nos réticences à exister.

La philosophe Kierkegaard, dans un touchant petit livre écrit à la fin de sa vie appelé « Un examen de conscience » reconnaît qu’il sent en lui-même cette crainte, et qu’elle est très rependue. Il dit que pour éviter de s’exposer à la connaissance de soi-même et à ce souffle d’émancipation qui vient de Dieu, les hommes développent deux stratégies principales.

La 1ère consiste à ne pas lire la Bible pour ne pas être en contact avec la puissance de cette parole. Kierkegaard nous dit que c’est ce que font la majorité des gens, même s’ils ont une Bible à la maison, ce qui fait que la Bible est le livre le plus répandu au monde, et un livre qui prend bien souvent la poussière.

Mais il y a quand même bien des personnes pour lire et écouter les paroles de la Bible, se donnant ainsi une chance de se voir elle-même dans le miroir de l’Écriture, et de s’ouvrir à une puissance de vie qui vient de Dieu. Parmi ces lecteurs de la Bible, il existe une 2nde stratégie d’évitement qui a bien du succès aussi, c’est de la lire uniquement de façon savante, ce qui revient à ne pas s’exposer du tout. La description que Kierkegaard donne de ce procédé est croustillant : « Prends la sainte Écriture et ferme ta porte mais munis-toi aussi de dix lexiques et de vingt-cinq commentaires : tu peux alors lire les saints livres aussi tranquillement et sans plus de gêne que si tu lisais le journal officiel. Si d'aventure et par extraordinaire, au beau milieu de ta lecture et devant un certain passage, cette idée te venait à l'esprit : ai-je vraiment pris au sérieux pour moi-même ce dont parle ce texte (tu t'en avises bien entendu dans un moment de distraction où ton esprit s'est départi de son sérieux habituel), le danger n'est pas bien grand. N'y a-t-il pas en effet plusieurs interprétations possibles de ce texte ? Peut-être vient-on de découvrir un nouveau manuscrit - le ciel nous en préserve ! offrant des chances de variantes inédites ; peut-être cinq commentateurs ont-ils le même avis, sept un autre, deux ont des vues absolument remarquables, trois ont des sentiments indécis ou une opinion réservée... Voilà qui donne du temps et qui permet de bien se protéger soi-même de toute la puissance de transformation qui est dans la Parole de Dieu.

Kierkegaard appelle cela « regarder le miroir » au lieu de « se regarder dans le miroir ». Il a raison : la Bible est un miroir extrêmement efficace pour se connaître, soi et sa propre vie, et s’ouvrir alors à cette impulsion que Dieu nous offre pour nous libérer de tel esprit impur qui nous empêche de vivre, ou pour nous faire passer de pêcheur de poisson à pêcheur d’homme, peut-être, ou tout autre bonne surprise pour notre devenir.

Kierkegaard nous invite à lire plutôt la Bible comme un homme lit une lettre d’amour qu’il aurait reçue de son amoureuse demeurant à l’autre bout du monde. Quand on lit une lettre d’amour, on s’isole dans sa chambre, on ferme sa porte, et on lit vraiment la lettre avec tout son cœur, toute sa pensée, toute ses forces et toute son intelligence (Marc 12:30). Si on ne lit pas la Bible comme l’amoureux lit une lettre de sa belle, alors on lit la Bible mais on ne lit pas la Parole de Dieu, on se garde bien de s’ouvrir à l’action de Dieu, on ne se réjouit pas de la bonne nouvelle, on ne se regarde même pas dans le miroir de l’Écriture.

Kierkegaard ne disqualifie pas pour autant le travail du savant, son étude de la langue et des sources du texte, de ses genres littéraires, des variantes, ni de l’effort pour mettre en débat les diverses interprétations. Il explique la place de l’étude savante de la Bible en poursuivant sa parabole de l’amoureux recevant une lettre de sa belle, mais en supposant que cette lettre est écrite dans une langue étrangère que l’amoureux ne connaît pas. Il va alors dans un premier temps acheter un dictionnaire et y chercher chaque mot, il va se renseigner auprès d’amis connaissant la langue pour tenter d’éclairer les passages obscurs. Et puis enfin, quand il aura établi une traduction, il pourra vraiment lire la lettre, la lire au sens propre du terme, seul, porte fermée, sans les dictionnaires, il va la lire comme un amoureux lit une lettre de son amour. Et tant pis s’il reste quelques passages obscurs ou rendus incertains par sa tentative de traduction, chaque passage qui le saisit sera pour lui précieux et décisif. Et sa belle sera touchée par ses efforts même s’il a mal compris certaines choses.

Si l’étude savante de la Bible est comme ce premier travail de l’amoureux cherchant à traduire sa lettre d’amour, c’est parfait. Durant cette période, on a besoin des autres, mais ensuite, pour vraiment lire sa lettre, l’amoureux veut être seul et ne pas être dérangé. C’est pourquoi le culte ici, dans ce temple, n’est que la moitié du culte, de même pour les différentes formations bibliques et théologiques, et nos livres... c’est bien, mais sans faire comme le savant dont parle Kierkegaard, sans s’enfermer avec jubilation dans l’intellectualisme, par crainte de s’exposer soi-même et de se voir tel que l’on est, et d’accepter de changer et de grandir, grâce à Dieu.

Le Christ a raison dans une de ses prédications qyui tiennent souvent en une ligne, de citer cette parole du livre d’Ésaïe où Dieu nous dit « Ma maison sera appelée une maison de prière » (Mt 21:13), une maison où on s’expose à ce qui vient de Dieu. Prier, c’est ce que fait, en réalité l’homme qui sera libéré d’un esprit impur. Il crie à la fois sa conviction et sa peur. Il existe par ce « nous » offert par les scribes voulant porter chacun et unifier le groupe par une confession de foi, par des rites, une morale, par une certaine façon de considérer les Écritures... l’homme est à la fois prisonnier de cela et il meurt de trouille d’en être privé. Pourtant il se lève, seul, et s’adresse à Jésus en qui il reconnaît l’envoyé de Dieu. L’homme se porte donc mieux que la plupart des personnes présentes dans la synagogue ce jour là, et Jésus va pouvoir le faire bénéficier de sa puissance, et imposer silence à ce « nous » qui parlait à sa place.

Se contenter de ce qu’on entend à l’église, ou se contenter de sa lecture savante, c’est regarder le miroir au lieu de se regarder dans le miroir si on ne lit pas ensuite la Bible autrement, seul, en s’exposant comme l’amoureux lisant sa lettre. Sinon on peut rester sa vie entière à lire la Bible sans jamais avoir écouté la Parole de Dieu. On peut avoir reconnu dans la Bible un véritable chef d’œuvre, exercé un zèle stupéfiant de perspicacité, de finesse, d’intelligence sans avoir été touché, libéré, converti ne serait-ce qu’un peu.

On a le droit de prendre un plaisir intense dans cette érudition et vouloir s’arrêter là, on a le droit de désirer rester bien au chaud tranquillement dans son groupe de pensée et de pratique, mais au moins par honnêteté vis à vis de soi-même, il est bon de reconnaître qu’avec cette méthode on a soigneusement évité de croiser la Parole de Dieu.

Dans l’Église, nous ne sommes pas seuls, mais nous ne sommes pas ensemble comme le suggère l’étymologie du mot « synagogue ». Il signifie « marcher ensemble, rassembler ». Le rassemblement de chrétiens pour lire la Bible est directement inspirée de celui de la synagogue, mais les chrétiens n’ont pas choisi d’appeler ce rassemblement du nom de « synagogue » mais du nom d’ « église », et c’est significatif. « Église » signifie littéralement « être appelé au dehors ». Le rassemblement est comme le travail de traduction de la lettre d’amour, la visée est finalement bien que toi, individuellement, tu aies ensuite le courage de t’isoler pour lire ta lettre d’amour, en lisant ta Bible, en priant ta Bible, en écoutant dans les mots doux de notre Dieu cet appel à sortir de ton cocon, et puiser alors dans la Bible non pas une théorie mais une inspiration personnelle. Comme un amoureux lisant sa lettre d’amour, sentir l’envie de faire plein de bonnes surprises à notre Dieu pour le rendre heureux. Il n’est alors plus question d’obéissance ni de soumission, mais de confiance et d’enthousiasme.

Il sera alors possible et non-aliénant de se constituer en « nous », comme le dit l’apôtre Paul quand il parle du corps du Christ où la différence des membres est une richesse et ne nuit pas à la communion, bien au contraire.

C’est ainsi qu’il y a un seul Dieu, un seul Christ et donc une seule Église, une seule Bible, mais une quantité de chapelles, et encore plus de lecteurs et de lectures particulières. Dieu attend la notre avec l’impatience d’un amoureux.

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Lecture de la Bible

Marc 1:14-28

Jésus alla dans la Galilée ; il prêchait la bonne nouvelle de Dieu 15 et disait : Le moment a été accompli et le royaume de Dieu s’est approché. Convertissez-vous, et ayez confiance en la bonne nouvelle.

16 En passant le long de la mer de Galilée, il vit Simon et André, frère de Simon, qui jetaient leurs filets dans la mer ; en effet ils étaient pêcheurs. 17 Jésus leur dit : Suivez-moi et je vous ferai devenir pêcheurs d'hommes. 18 Aussitôt ils laissèrent leurs filets et le suivirent. 19 En allant un peu plus loin, il vit Jacques, (fils) de Zébédée, et Jean, son frère, qui étaient aussi dans une barque et réparaient les filets. 20 Aussitôt, il les appela ; ils laissèrent leur père Zébédée dans la barque avec ceux qui étaient employés, et ils le suivirent.

21 Ils se entrèrent dans Capernaüm. Et aussitôt, le jour du sabbat, Jésus entra dans la synagogue et se mit à enseigner. 22 Ils étaient frappés par son enseignement ; car il les enseignait comme ayant autorité et non pas comme les scribes.

23 Il se trouvait justement dans leur synagogue un homme avec un esprit impur, et qui s'écria : 24 Qu’y a-t-il entre nous et toi, Jésus de Nazareth ? Tu es venu pour nous perdre. Je sais qui tu es : le Saint de Dieu.

25 Jésus le menaça : Tais-toi et sors de cet homme.

26 Secouant cet homme, l'esprit impur sortit en poussant un grand cri.

27 Tous furent saisis de stupeur, de sorte qu'ils se demandaient les uns aux autres : Qu'est-ce que ceci ? Un nouvel enseignement avec puissance ! Il commande aux esprits impurs et ils lui obéissent.

28 Et sa renommée se répandit aussitôt dans toute la région de la Galilée.

(cf. Traduction Colombe)

 

Vidéo de la partie centrale du culte (prédication à 07:57)

(début de la prédication à 07:57)

film réalisé bénévolement par Soo-Hyun Pernot