« Le soleil se tint silencieux et la lune s'arrêta »

(Josué 10:12-15 ; Matthieu 6:31-34)

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Dimanche 29 octobre 2017
prédication du pasteur Marc Pernot

À cause du changement d’heure nous avons ce dimanche une journée de 25 heures, mais ce n’est pas pour cela que je vous ai lu ce récit des aventures de Josué qui obtient par la prière que sa journée de près de 48 heures !

Je vous ai lu ce texte à cause de cette double figure de Martin Luther comme homme d’action mais aussi comme homme de prière, longuement, chaque jour. Martin Luther aurait donc dit quelque chose comme : « J’ai tellement de choses à faire aujourd’hui, que je vais commencer par prier une heure de plus, sinon je ne m’en sortirai pas ».

Comment est-ce possible ? Cela semble aussi aberrant que la prière de Josué qui ralentit la marche du soleil et de la lune dans le ciel de sorte que sa journée fut deux fois plus longue. Mais est-ce réellement cela que veut nous dire ce texte, nous prenant pour des naïfs prêts à croire aux histoires de fées ? Je ne le pense pas. Quand on regarde le texte de plus près, ce texte nous invite plutôt à avoir grâce à Dieu un plus juste rapport au temps que nous avons ou dont nous manquons.

Josué a une mission à accomplir : c’est sa vocation, avec son peuple et pour son peuple. Une journée trop chargée se présente. Lui aussi, comme Martin Luther, prend un temps pour prier et demander ce qui semble impossible : avoir le temps de faire ce qu’il n’a matériellement pas le temps de faire.

Cette question de notre juste rapport au temps dont nous disposons ne se pose pas seulement quand le temps nous semble trop court, elle se pose aussi quand la journée nous semble interminable et que nous nous ennuyons à mourir, que même l’aiguille des minutes semble collée à l’écran de la pendule.

Une solution est de prendre en urgence un moment pour prier, nous dit ce récit. Serait-ce une fuite hors de la réalité pour se réfugier dans la dimension spirituelle ? Nullement. Martin Luther, comme Paul, comme Jésus, ont eu des périodes de retrait du monde pour se concentrer sur la relation à Dieu mais ensuite ils sont retournés dans le monde pour agir. Ils étaient des hommes d’actions et des hommes de prière.

D’ailleurs, la prière de Josué est motivée par son action et en priant il regarde le monde et sa géographie, ainsi que à ce peuple dont il a la charge :

« Soleil, tiens-toi silencieux sur Gabaon,
Et toi, lune, sur la vallée d'Ayalôn.
13Et le soleil se tint silencieux, et la lune s'arrêta,
Jusqu'à ce que la nation ait achevé sa mission. »

Une curieuse prière pour apprendre la politesse au temps qui passe ou qui a de la peine à passer, de jour comme de nuit.

Avoir suffisamment de temps pour accomplir ce que nous avons à faire, et avoir à faire pour le temps que nous avons. Ajuster temps et action dans notre journée d’aujourd’hui.

La structure littéraire de ce texte de Josué montre que l’action et la prière se conjuguent. L’ensemble du chapitre et même du livre est un récit des œuvres de Josué. Même si on peut le lire heureusement au sens figuré, c’est le récit de la conquête guerrière du pays de Canaan. Ce texte a le style d’une épopée. Les versets 12 et 13 de ce chapitre 10 sont particuliers : ils appartiennent à un forme littéraire radicalement différente : c’est un poème de quatre vers, avec ce rythme et ces allitérations caractéristiques de la poésie hébraïque, des indications ont même été ajoutées pour indiquer comment le chanter. La prière de Josué est une incrustation poétique au milieu de la narration.

C’est déjà une belle et bonne piste pour vivre notre propre épopée, car notre journée est faite pour être ainsi. Incruster un temps de beauté, un temps de poésie, un temps de prière, un temps d’élévation dans notre journée. Pas pour sortir de ce monde mais pour pouvoir y arriver. Et faire de la journée entière, comme évoqué ici en conclusion « une journée unique en son genre », et même « une journée parfaitement parfaite » (Mymt tamim).

C’est exagéré ? Peut-être pas. Il faudrait seulement un prodige pour y arriver, et un peu de bienveillance pour regarder ce qui a été parfait et unique dans notre journée quand enfin le soir se couche. En tout cas Josué nous propose de demander à Dieu d’accomplir ce prodige. Et c’est remarquable qu’il ne parle pas d’une vie parfaite mais déjà d’une journée exceptionnelle. A chaque jour suffit sa peine, comme dit Jésus. Et pour cela, « chercher le Royaume de Dieu et sa justice » : demander à Dieu qu’il agisse et qu’il nous ajuste, nous et notre vie, notre action et notre temps, pour la journée d’aujourd’hui. En faire une œuvre d’art. Modestement.

Prier : c’est du travail en plus, cela consomme de précieuses ressources en temps, en énergie, peut-être aussi en moyens matériels mais ce n’est pas au détriment de notre mission en ce monde, bien au contraire. C’est pourquoi Josué et Martin Luther prennent d’autant plus le temps de prier qu’ils ont besoin d’un miracle pour ajuster le temps et le boulot à faire.

Prendre le temps d’incruster un instant de poésie et de prière dans notre épopée. C’est le rôle du culte dans notre semaine, et du culte personnel, intime, dans notre journée. C’est le rôle de ces prières, de ces chants et de cette musique dans la trame de notre culte pourtant si attaché à chercher du sens intelligible. Merci donc à nos organistes pour ce qu’ils ajoutent en ce domaine. Merci à vous pour votre chant, votre émotion, si sensibles, enrichissant ce temps de culte pour nous tous. C’est extraordinairement précieux.

Ce n’est pas pour rien que le mot même de « poème » est un mot grec qui dérive du verbe « poieo », « faire ». Ce temps de beauté est encore un temps qui fabrique quelque chose. Qui nous fabrique.

L’itinéraire de Josué est ponctué par des passages par des sanctuaires. Avant et après ce passage il sont à Guilgal. C’est lui-même, Josué, qui a construit ce sanctuaire en disposant en cercle des pierres qu’il demande aux 12 tribus de ramasser dans leur prodigieuse traversée du Jourdain (Josué 4). « Guilgal » veut dire « la roue », c’est un sanctuaire pour se souvenir et remercier Dieu de tout ce qu’il a fait pour nous permettre d’avancer tous ensemble malgré les obstacles.

Il nous importe de passer par nos Guilgal pour entretenir cette gratitude et cette confiance en Dieu et que cela change notre vie. La Bible est un formidable Guilgal. Ce que je retiens de plus beau dans ce que Martin Luther nous a apporté, c’est de nous inviter, nous, personnellement, à aller visiter régulièrement cette mémoire de la Bible, de l’étudier et de la prier. Il insiste avec virulence pour dire qu’en se limitant à une démarche purement philosophique nous transformons même Moïse en philosophe et que c’est une ruse du diable pour nous perdre. C’est vrai que Guilgal n’est pas une maison d’étude mais un sanctuaire. La Bible est faite pour être étudiée, bien sûr, et Martin Luther « connaît son Aristote », son Thomas d’Aquin et son Augustin, il utilise les outils de la philosophie, même s’il s’en défend. Mais il prie aussi. Et beaucoup. Peut-être pas suffisamment encore, afin d’être meilleur.

Comme Guilgal, la Bible est une œuvre collective où de multiples personnes ont ajouté chacune leur pierre pour dire à leur façon que Dieu les a aidé à avancer. Nous pouvons dresser aussi notre propre Guilgal personnel, en complément. Avec la mémoire de ce que Dieu a fait pour nous, et le témoignage aussi de nos proches, recueillis précieusement et ajouté à notre mémoire. C’est ainsi que Laure, qui vient d’être baptisée a été en partie portée par la foi de son arrière grand mère, et y a ajouté sa propre expérience de Dieu dans sa vie.

Josué va et vient en passant par Guilgal, mais il y a autre chose dans la vie que de méditer sur le passé. La prière de Josué est dans le présent : afin que la puissance de Dieu se manifeste encore aujourd’hui en ajustant notre temps, et faire de cette journée une journée unique et parfaite en son genre. Cette prière est préparée par celle faite à Guilgal et son exaucement nourrira nos Guilgal de demain.

Ici, Josué est devant une tâche qui lui semble impossible à accomplir avec le temps dont il dispose. Il prie alors Dieu, nous dit le texte. C’est pourtant au soleil et à la lune qu’il semble s’adresser. Mais Josué arrive de Guilgal et sa prière est encore toute nourrie de passages bibliques qui lui reviennent en mémoire, et dans son problème de gestion du temps, lui revient en mémoire cette page bien connue : « Dieu dit : Qu'il y ait des astres dans l'étendue céleste, pour séparer le jour et la nuit ; que ce soient des signes pour les temps, les jours et les années... Il en fut ainsi... Dieu vit que cela était bon. 19Il y eut un soir et il y eut un matin : ce fut le quatrième jour. » (Genèse 1:14-19)

Le soleil et la lune sont dans ce passage de la Genèse des signes du temps et des époques. Arrêter le soleil et la lune signifie dompter le temps. Par ailleurs, les verbes employés dans la prière de Josué n’ont pas de sens matériellement pour le soleil et la lune. En effet, Josué demande à Dieu que le soleil et la lune « se taisent » (Mmd damam). Qui a jamais entendu la lune et le soleil parler au sens matériel du terme ? Et ensuite, le résultat est que le soleil « se tait » et que la lune « tient debout » (dme amad) : ça aussi, c’est bien rare que la lune se tienne debout sur les petites jambes qu’elle n’a même pas. Cela ne laisse pas penser qu’il faille comprendre ce texte autrement que métaphoriquement.

Josué demande à Dieu de l’aider à conjuguer le temps qui passe et le travail qu’il a à faire de sorte qu’il puisse l’accomplir, que tout son peuple puisse être sauvé, et que personne, pas un seul ne soit abandonné par manque de temps.

Dieu répond à sa prière, et c’est un miracle, faisant de cette journée une journée unique, parfaite.

Comment est-ce que cela marche ?

Ce n’est pas une sortie de ce temps qui coule. En effet, « le soleil ne se dépêche pas d’aller se coucher », il ralentit, il permet d’en faire plus, mais il coule quand même. Ce n’est donc pas une fuite hors de ce temps.

La prière de Josué est que Soleil et Lune se taise. Je lis cela comme la fin de la tyrannie du temps sur nous, sur notre vie. Ce n’est pas au temps de fixer le sens de notre vie. Il est comme une matière première. Et avec l’aide de Dieu nous pouvons le domestiquer de sorte que ce que nous avons à faire et le temps que nous avons puissent être ajustés.

Pour cela, Dieu fait ici deux choses :

D’abord il ajuste la tâche que nous avons à faire. Nous pouvons négocier avec Dieu notre vocation. Pour cela, il nous faut faire le point et prier. Imaginer des idées de choses à faire et des choses à éviter, avec lui, devant lui. Discuter et s’ajuster avec lui. Dans ce récit, Dieu fait un autre miracle que celui d’allonger le temps, Dieu fait aussi une grande partie du travail à faire. C’est un travail d’équipe. Reste à discerner ce que nous pourrions faire pour ajouter notre pierre à la création du monde, ni trop ni trop peu. En priant avant de se lancer dans un ouvrage qui nous semble insurmontable, comme nous le suggère Martin Luther, nous pouvons recevoir d’ajuster ce que nous pensons être notre vocation.

Ensuite Dieu peut ajuster le temps que nous avons. Même Dieu ne peut pas faire qu’une minute fasse plus de 60 secondes. Mais la valeur d’une minute de temps matériel peut vraiment être extrêmement variable pour nous, c’est une question de concentration. La prière permet, je pense, d’être plus présent à notre présent, d’être plus concentré sur le sens de ce que nous avons à faire, d’être plus éveillé, d’activer des capacités que nous ne pensions pas avoir, comme Moïse qui se croyait nul pour parler.

La prière peut nous aider à nous concentrer sur l’essentiel. Pendant une partie de sa vie, Martin Luther a été obnubilé par son salut, au point de ne pouvoir rien faire d’autre que d’essayer de gagner la vie éternelle que Dieu lui avait déjà donné par grâce comme à chacun de nous. Grâce à Jésus-Christ et aussi un peu grâce à Luther et Calvin nous n’en sommes plus là, reste la recherche de se faire valoir à nos propres yeux, ce qui revient au même, en réalité, et se traduit par d’importantes préoccupations parasites qui nous empêchent de nous concentrer sur l’essentiel.

Dans la prière, Dieu peut nous aider à faire tomber cette pression nocive. Et à être ainsi plus présent à notre présent. C’est le sens de cette expression hébraïque «ynnh hinnéni » : le « me voici » répondu par celui qui s’éveille à la vocation de Dieu, et s tient subitement debout, même si c’est dans la nuit de nos ténèbres, comme la lune se tient debout en exaucement de la prière.

Etre présent à son présent et à cette vocation négociée avec Dieu directement, c’est une extraordinaire mise en valeur du temps matériel dont nous disposons.

Prendre le temps de demander à Dieu d’ajuster notre temps et notre vocation, comme un ébéniste ajuste les deux parties d’une queue d’aronde au point que cela tient tout seul.

Cette prière est une louange à Dieu,
C’est la joie d’exister en ce monde, d’en respirer l’air,
C’est une louange pour la beauté de la vie en ce monde,
C’est espérer du mieux encore,
C’est aimer le temps qui nous est donné, comme un cadeau précieux, comme l’or dont l’orfèvre fait un bijou.
C’est aimer les autres, qui nous sont confiés, s’en sentir un peu responsable, à notre mesure, selon l’appel de Dieu, avec cœur.

Amen

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Lecture de la Bible

Josué 10:12-15

Ce jour là, Josué parla à l'Éternel et il dit en présence d'Israël : « Soleil, tiens-toi silencieux sur Gabaon, Et toi, lune, sur la vallée d'Ayalôn. 13Et le soleil se tint silencieux, et la lune s'arrêta, Jusqu'à ce que la nation ait achevé sa mission. »

Cela est écrit dans le livre du Juste : « Le soleil s'arrêta au milieu du ciel et ne se hâta pas de se coucher (ce fut) comme un jour parfait. » 14Il n'y a pas eu de jour comme celui-là, ni avant ni après, où l'Éternel ait écouté la voix d'un homme.

Oui l’Éternel œuvrait puissamment pour son peuple.

15 Alors Josué, et tout Israël avec lui, retourna au camp de Guilgal.

Matthieu 6:31-34

Ne vous inquiétez donc pas, en disant : Que mangerons-nous ? Ou : Que boirons-nous ? Ou : De quoi serons-nous vêtus ? 32Car cela, ce sont les païens qui le recherchent. Or votre Père céleste sait que vous en avez besoin. 33Cherchez premièrement son royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par-dessus. 34Ne vous inquiétez donc pas du lendemain car le lendemain s'inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine.

(Cf. Traduction Colombe)

 

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