Chercher sa foi

Prédications

Jésus prie

(Matthieu 6:5-13 ; Jean 17:1-23)

(écouter, culte en entier, imprimer)

Dimanche 19 janvier 2020
À Genève - Malagnou
prédication du pasteur Marc Pernot

Au commencement était la prière. Pas la théologie. La prière. Je ne pense pas que cela parte de la peur de la mort, cela part plutôt de la conscience d’un plein, d’une source, d’une origine qui nous dépasse dont nous sentons la réalité et dont nous avons un besoin vital, comme de l’air, de l’eau, de nourriture, de compagnie. La prière demande ce quelque chose de vital qu’aucune autre activité de ce monde ne peut apporter. Cela n’a rien de confortable ni de rassurant de demander. La facilité serait plutôt de ne penser à rien, de ne s’interroger sur rien. De ce rien, par définition, rien ne sort ni ne se construit.

La prière est féconde. Elle est venue très tôt chez l’humain. Bien bien avant la théologie.

Fondamentalement, la prière est une demande

D’ailleurs, le verbe « prier » utilisé ici quand Jésus dit à Dieu «je prie pour eux » signifie aussi « demander » : « c’est pour eux que je demande, que je prie ». La prière de louange est venue après, je pense. Comme la théologie. Face à une source, on commence par boire ce dont nous avons un besoin vital. Ensuite, si l’on est sage on analyse le processus et la cartographie des sources. Et si l’on est bon, on manifeste de la gratitude. C’est déjà autre chose. La prière de Jésus, ici, est une prière de demande. Comme d’ailleurs le « Notre Père » qu’il nous donne ailleurs : il n’est presque constitué que de demandes. Comme ici, dans cette longue prière de Jésus, elle est faite de demandes, il y a seulement deux ou trois mots qui sont comme un commencement de louange et de théologie quand Jésus dit «toi, le seul Dieu véritable », ou « Père Saint » et « Père juste ». Tout le reste de sa prière est une prière de demande à Dieu.

Tant que nous nous prenons pour un dieu avec le sentiment de n’avoir besoin de rien ni de personne au delà du simple commerce ordinaire, nous ne prions pas. Seulement voilà, nous sentons la merveille que nous sommes, une merveille précaire, une merveille totalement improbable dans la matérialité de l’univers, et pourtant : une merveille qui est apparue à un moment donné comme nécessaire. Par grâce, sans que nous n’ayons rien fait puisque nous n’existions pas. La prière est adressée à cette source dont nous ne savons pas grand chose si ce n’est qu’elle nous a rendu possible, et que c’est arrivé que nous existions. La prière est tournée vers cette source, demandant encore une grâce imméritée : un supplément de vie.

C’est déjà essentiel : la prière nous décentre par rapport à notre statu quo, et elle compte sur Dieu. Rien que cela est puissant pour être et pour vivre.

La théologie est venue plus tard dans l’histoire. Nous sommes ainsi faits que notre tête veut comprendre et saisir l’enchaînement des choses afin de sécuriser et optimiser nos ressources vitales. Pour nous aussi, la théologie peut venir seulement après la prière, je connais même des athées qui se sont mis à prier : Dieu, si tu existes... C’est parfait. Comme le dit poétiquement Hegel : « ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol ». Cela veut dire que c’est quand la journée est finie que vient le temps d’essayer de comprendre ce qui s’est passé. C’est ainsi que, dans un sens, la philosophie, la sagesse, la théologie, viennent toujours trop tard, après coup, quand la journée est finie. Mais elles sont à l’heure pour se préparer à mieux vivre la suite de l’aventure. De même pour la prière.

A quoi peut bien servir la prière de demande ?

Bien des religions pensent que de bien prier permet de se faire bien voir par Dieu, et que du coup il fera ce qu’on lui demande. Pour Jésus, Dieu est source de vie avant même que nous le lui demandions. C’est ce que veut dire le nom de « Père » que Jésus lui donne. Pour Jésus, il n’est pas question de convaincre Dieu de nous aimer encore plus puisqu’il est toute grâce, tout amour, même pour on ennemi. Avec Christ, nous ne sommes plus comme Abraham ou comme Moïse qui se sentaient devoir essayer de fléchir Dieu pour qu’il aime et qu’il pardonne aux coupables, et qu’il bénisse. C’est sympa de leur part, seulement, en priant ainsi, ils se pensent avoir plus de bonté que le Dieu à qui ils s’adressent, c’est gênant. Très gênant.

La foi du Christ a profondément changé notre prière. Elle est confiante dans l’amour de Dieu : de lui ne vient que du bien. Cela change tout. Nous aimons Dieu ? Il nous avait devancé dans son amour pour nous. Il est celui qui nous dit « Voici, je me tiens à la porte, et je frappe. Si quelqu’un entend ma voix et ouvre la porte, j’entrerai chez lui, je mangerai avec lui, et lui avec moi. » (Apocalypse 3:20) Et il vient avec le repas, avec sa trousse de premier soins, des trésors de bonté. Notre prière ne convainc pas Dieu de faire du bien, notre prière exauce la prière de Dieu, frappant à notre porte pour venir à notre aide.

La prière de demande fait plus qu’ouvrir la porte, elle reconnaît devant Dieu que nous avons besoin de lui. C’est précisément ce qu’est la foi : une parole qui dit à l’autre : j’ai besoin de toi. C’est de l’amour au sens de l’amour de Roméo pour Juliette, au sens de l’amour du bébé pour sa mère ou pour le sein de sa mère. L’attitude même de la prière est ce geste, ce cri, ce regard et cette main tendue.

Prier Dieu c’est lui ouvrir la porte. Quant au reste, Dieu fera ce qu’il a à faire, comme il peut, il fera au mieux. Faisons lui confiance. Même si nous demandons n’importe quoi et n’importe comment, Dieu s’en arrangera. À nous ensuite de savoir nous laisser surprendre par ce qu’il cherche à nous apporter et que par définition nous ne pouvions même pas imaginer.

Dieu fera donc à sa tête (heureusement). Mais quand même : et nos demandes ? Dieu se réjouit de nous entendre. Il est souvent surpris par ce qui peut nous passer par la tête et par le cœur. Il y a bien des exemples de la Bible qui parlent de cela et je pense que c’est la réalité. Sans dire à Dieu ce qu’il devrait faire, nous pouvons lui dire ce que nous avons sur le cœur et en tête. Il en fera quelque chose, ce qu’il pourra. Notre prière, oserais-je le dire, change Dieu. Et elle nous change aussi.

C’est là un autre bénéfice de la prière, tout à fait certain, celui-là. Quant au soir de la journée la chouette de Minerve prendra son envol. Ce sera après une journée d’action et de prière, la chouette pourra ouvrir ses grands yeux pour voir tout ce qui a été reçu. De notre analyse après la prière nous pouvons tirer tant de choses : sur nous même, sur nos projets, sur notre rapport à nos légitimes sujets de peine, de joie et de lamentation, d’espérance. Et sur notre rapport aux autres. Nous pourrons aussi apprendre sur Dieu. Car c’est tout cela qui émerge quand une personne éclairée, modeste et confiante prie son Dieu et lui dit ce qu’elle espère.

Ensuite, oui, il est possible de réfléchir sur ce que nous demandons et comment nous le demandons. Il est bon d’affiner et de purifier notre prière, de la rendre plus juste. D’affiner aussi notre théologie. Ensuite il nous revient de vivre ce que nous aurons reçu.

Tout cela concerne la prière à Dieu que Jésus recommande de faire dans l’intimité, porte fermé, et le bénéfice que Dieu ne manque pas d’apporter dans le secret (Matthieu 6:6-8). Ici, Jésus prie, exceptionnellement, en public. C’est à la fois de la prédication et de la prière. C’est de la prédication pour nous apprendre à prier : savoir qui est Dieu, qu’attendre de lui et le lui demander.

D’abord, Jésus prie pour lui-même

Il dit à Dieu « Moi, je t'ai glorifié sur la terre, j'ai accompli l'œuvre que tu m'as donnée à faire. Maintenant, toi, Père, glorifie-moi »

Ce n’est pas une question de gloire au sens courant du terme, dans la Bible, « la gloire de Dieu » est une expression idiomatique qui désigne son efficacité pour libérer, sauver, éclairer, nourrir, aider son peuple à avancer vers la vie. Jésus a participé comme il a pu à cette œuvre de Dieu. Il a semé, reste à arroser, à faire germer, grandir et porter du fruit à son action dans le monde. Jésus confie à Dieu la suite. Ce « Mon Dieu, j’ai fait ce que j’ai pu avec ce petit geste, je te confie la suite », est une philosophie de vie où nous travaillons avec Dieu, main dans la main. Cette prière est un exemple de prière, c’est une humilité et une confiance. C’est à la fois agir et compter sur Dieu pour agir. Et de former des équipes pour prendre la suite.

C’est prière de Jésus, nous pouvons la dire en se mettant à sa place, comme nous disons le « Notre Père » qu’il nous a appris par ailleurs.

Ensuite, Jésus prie pour les autres et en public

Il y a dans nos prières publique d’intercession pour les autres, de grands dangers. D’abord que prier pour les autres soit pour nous une façon de nous décharger sur Dieu de nos responsabilités d’action dans le monde. Quand la générosité est en belles paroles seulement cela ne donne pas de pain à manger au pauvre. Il y a un second risque, encore pire, c’est que nous fassions de belles prières publiques ou un petit geste pour montrer notre grand cœur. Quand la générosité d’affiche, ce n’est pas toujours très bon signe.

Jésus ne prie pas seulement en belles paroles : il prie pour ses disciples après avoir accompli sa mission, après les actes. Et il ne prie pas tout à fait en public, il prie pour ses disciples devant eux. C’est autre chose. Car alors Jésus leur dit ce qu’il espère de Dieu pour eux, il leur dit ainsi ce qu’ils peuvent attendre de Dieu et continuer à demander dans la prière pour les autres.

Quelles demandes ? Elles sont toutes spirituelles.

Et vous ne serez pas étonnés si je vous dis que ces demandes qu’expriment Jésus sont extrêmement fines, nuancées, dialectiques. Je compte quatre demandes pour ses disciples, elles forment deux paires étranges, paradoxales :

Vivre la joie parfaite, délivrée du mal, en ce monde

Jésus veut tout pour eux : la joie parfaite, être délivré du mal, et vivre dans ce monde que Dieu aime. Ce monde où il y a effectivement bien des joies et aussi bien des peines : c’est pour cela qu’il y a du travail à y faire pour que la volonté de Dieu soit faite. C’est pourquoi cette demande est à la fois une invitation à agir avec Dieu et aussi une élévation spirituelle qui nous donne une joie et une résistance au mal qui dépasse les catastrophes, celles que Jésus sait devoir vivre quelques heures plus tard sur la croix.

Être à la fois unique, et pourtant un avec les autres

En effet, Jésus prie pour que Dieu sanctifie chacun. Dans la Bible, être saint n’est pas avoir des qualités morales ou spirituelles extraordinaires, c’est un choix de Dieu de sanctifier telle personne. Cela revient à le choisir en particulier parmi tout le peuple et faire de lui le grand prêtre, seul digne d’entrer dans le saint des saints et de s’adresser à Dieu face à face, comme Moïse. C’est cela être sanctifié.

Et si Jésus demande à Dieu de les sanctifier. C’est qu’il sait et qu’il dit ainsi à chacun qu’il en est digne aux yeux de Dieu. Pourquoi le demander à Dieu, alors ? Il le demande devant eux afin que chacun puisse recevoir ce don, ce que l’on ne peut faire que dans la prière. Recevoir de Dieu le fait que notre personnalité est aimée par Dieu, considéré comme digne d’être, et de connaître la joie, et d’aller à Dieu pour lui dire notre avis, nos demandes et nos préoccupations, nos louanges et nos actions de grâces, ainsi que celles de l’humanité comme le faisais le grand prêtre, tout seul dans le Saint des saints. Nous, dans notre chambre, dans cette prière intime à laquelle Jésus nous invite. Responsable d’une vocation unique, envoyé dans le monde, comme Jésus le demande ici, ce qui va de paire avec la sanctification.

La sainteté est une solitude. La prière nous fait nous sentir unique, unique devant Dieu, chargé de projets.

En même temps, et c’est cela qui est paradoxal. Après avoir demandé à Dieu qu’il sanctifie absolument chacune et chacun, Jésus prie afin que tous soient un, unique, comme un seul. Eux, les disciples présents et à venir.

C’est l’extraordinaire conséquence de tous prier un Dieu unique. Puisqu’il y a une seule source, nous avons tous la même. Son unicité est garante à la fois de notre propre unicité à chacun et aussi de notre unité à tous. Une unité sans confusion, sans mélange, car c’est cela qui permet l’amour, la parole entre nous. Et la fin de la peur, de la haine.

Père, garde nous de tout mal.

Amen.

Pour débattre sur cette proposition : c'est sur le blog.

Vous pouvez réagir en envoyant un mail au pasteur Marc Pernot

 

 

 

Lectures

Matthieu 6:5-13

Jésus dit : Lorsque vous priez, ne soyez pas comme les hypocrites, qui se plaisent à prier debout dans les assemblées et aux coins des rues, pour se montrer aux gens. Amen, je vous le dis, ils tiennent là leur récompense. 6Mais toi, quand tu pries, entre dans la pièce la plus retirée, ferme la porte et prie ton Père qui est dans le secret ; et ton Père, qui voit dans le secret, te le rendra.

7 En priant, ne multipliez pas les paroles, comme les païens, qui s'imaginent qu'à force de paroles ils seront exaucés. 8Ne faites pas comme eux, car votre Père sait de quoi vous avez besoin avant que vous le lui demandiez.

9 Voici donc comment vous devez prier : Notre Père qui es dans les cieux ! Que ton nom soit sanctifié, 10 que ton règne vienne, que ta volonté advienne — sur la terre comme au ciel. 11 Donne-nous, aujourd'hui, notre pain pour ce jour ; 12 remets-nous nos dettes, comme nous aussi nous l'avons fait pour nos débiteurs ; 13 ne nous fais pas entrer dans l'épreuve, mais délivre-nous du Mal.

Jean 17:1-23

Jésus ayant levé les yeux au ciel dit :

Père , l'heure est venue. Glorifie ton Fils, pour que le Fils te glorifie 2et que, comme tu lui as donné puissance sur tout être afin que tout ce que tu lui as donné leur donne, à eux, la vie éternelle.3— Or la vie éternelle, c'est qu'ils te connaissent, toi,le seul Dieu véritable, et celui que tu as envoyé, Jésus-Christ. — 4Moi, je t'ai glorifié sur la terre ; j'ai accompli l'œuvre que tu m'as donnée à faire. 5Et maintenant, toi, Père, glorifie-moi auprès de toi-même de la gloire que j'avais auprès de toi avant que le monde soit.

6 J'ai rendu visible ton nom aux humains que tu as pris du monde pour me les donner. Ils étaient à toi, et tu me les as donnés, et ils ont gardé ta parole. 7Maintenant, ils savent que tout ce que tu m'as donné vient de toi. 8Car je leur ai donné les paroles que tu m'as données, et ils les ont reçues, ils ont vraiment su que je suis sorti de toi, et ils ont cru que c'est toi qui m'as envoyé. 9Moi, c'est pour eux que je prie. Je ne prie pas pour le monde mais pour ceux que tu m'as donnés, parce qu'ils sont à toi, 10— et tout ce qui est à moi est à toi et ce qui est à toi est à moi — et je suis glorifié en eux. 11Je ne suis plus dans le monde, eux sont dans le monde, et moi, je viens vers toi.

Père saint , protège-les dans ton nom que tu m'as donné, afin qu'ils soient un comme nous. 12Quand j'étais avec eux, moi, je les protégeais en ton nom, ce nom que tu m'as donné. J’ai veillé et aucun d'eux ne s'est perdu, sinon celui qui est voué à la perdition, pour que l'Ecriture soit accomplie. 13Mais maintenant, je vais vers toi, et je parle ainsi dans le monde pour qu'ils aient en eux ma joie, complète . 14Moi, je leur ai donné ta parole, et le monde les a haïs, parce qu'ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde. 15Je ne te prie pas de les enlever du monde, mais de les garder du mal. 16Ils ne sont pas du monde, comme moi, je ne suis pas du monde. 17Sanctifie-les par la vérité (la fidélité) : ta parole est vérité (fidélité). 18Comme tu m'as envoyé dans le monde, moi aussi je les envoie dans le monde. 19Et pour eux je me sanctifie moi-même afin qu'eux aussi soient sanctifiés par la vérité (fidélité).

20 Ce n'est pas seulement pour ceux-ci que je prie mais encore pour ceux qui mettront leur foi en moi, grâce à leur parole, 21afin que tous soient un, comme toi, Père tu es en moi et moi en toi, qu'eux aussi soient en nous, pour que le monde ait foi que c'est toi qui m'as envoyé. 22 Et moi, je leur ai donné la gloire que tu m'as donnée, pour qu'ils soient un comme nous, nous sommes un, 23— moi en eux et toi en moi — pour qu'ils soient accomplis dans l'unité et que le monde sache que c'est toi qui m'as envoyé et que tu les as aimés comme tu m'as aimé.