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Jésus lui dit : « Si tu sais ce que tu fais : tu es heureux »

(Luc 6:5 codex de Bèze ; Luc 12:54-57 ; Luc 23:33-37)

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Le dimanche 15 septembre 2019
Au temple Saint-Pierre - Genève
prédication du pasteur Marc Pernot

P our ce jour de jeûne fédéral, le texte que je vais vous lire permet de réfléchir sur la liberté que nous avons dans la pratique des exercices religieux. Ce texte nous permet aussi d’avoir une pensée pour Théodore de Bèze, l’ami et successeur de Calvin ici-même.

En effet, parmi les manuscrits les plus importants pour l’établissement du texte grec du Nouveau testament, il y en a un manuscrit qui porte le nom de Théodore de Bèze et qui donne quelques variantes très intéressantes, il donne en particulier un court épisode que vous ne connaissez peut-être pas car il se trouve uniquement dans les notes en bas de page des éditions de la Bible :

« Jésus regarda quelqu'un qui travaillait pendant le sabbat et il lui dit : Homme, si vraiment tu sais ce que tu fais, tu es heureux. Par contre, si tu ne le sais pas, tu es maudit et transgresseur de la Torah ! » (Luc 6:5)

Ce verset a un contenu fort intéressant. Il permet de réfléchir sur la liberté chrétienne et sur le statut du texte biblique pour le croyant. Ce passage propose une courageuse et belle façon de vivre, en conscience. Comment se fait-il que cet épisode ne se trouve que dans quelques rares manuscrits de l’Évangile selon Luc, principalement dans le codex de Bèze ?

Quand un passage se trouve dans certains manuscrit et pas dans d'autres, il n’y a que deux solutions :

- soit ce passage a été ajouté au texte original, par exemple dans l’intention d’apporter une clarification, ou parce que le copiste aurait eu par ailleurs connaissance d’une parole de Jésus qu’il désirerait placer quelque part.

- soit, 2ème solution : ce passage a été supprimé dans certains manuscrits parce qu'il était tellement choquant qu’il a semblé au copiste que ça ne pouvait être qu’une erreur.

Un travail d’enquête est nécessaire au cas par cas pour estimer quel est le plus vraisemblable. Cela demande d’abord d’évaluer la valeur de chaque manuscrit, de chercher la date de copie ainsi que la date de l’original copié, afin de comprendre les enjeux de l’époque. Puis d’analyser le sens de la variante suspecte.

Ce verset intéressant de l’Évangile selon Luc est donc soutenu par le « codex de Bèze », c’est un livre en parchemin bilingue grec et latin, il comporte les quatre évangiles dans un ordre ancien : Matthieu, Jean, Luc, Marc (mettant en avant les évangiles rédigés par des apôtres de Jésus). Il semble être une copie faite à Beyrouth vers l’an 400 d’un texte compilé au début du IIe siècle par Polycarpe à Smyrne. Ce codex est donc très ancien et précieux. Il a été longtemps conservé dans le monastère de Saint Irénée à Lyon avant que les protestants ne s’en emparent pendant la 1 ère guerre de religion en 1562. L’éditeur Robert Étienne le confiera ensuite à Théodore de Bèze pour son travail de mise au point d’une édition savante de la Bible. Théodore de Bèze reconnaît l’extrême valeur et l’ancienneté de ce manuscrit mais il s’effraye en particulier de cette variante et éloigne ce manuscrit en le donnant à ses collègues de l’université de Cambridge où il est encore aujourd’hui.

Mais cela ne prouve pas que cet épisode et cette parole de Jésus était dans l’original de l’Évangile selon Luc. Poursuivons notre enquête en recherchant dans l’Évangile selon Luc ce qui pourrait aller avec cette intéressante variante. Deux autres passages au moins montrent Jésus parler de « savoir ce que l’on fait » dans ce que nous choisissons de faire.

D’abord, au chapitre 12 quand Jésus dit que nous nous sommes en réalité tout à fait capables de discerner par nous-même ce qui est juste de faire sans avoir besoin que ce soit lui ou qui que ce soit qui nous guide comme des bébés. Jésus dit cela sérieusement, il est même un petit peu grondeur, comme s’il était déçu par leur manque de courage. Il nous traite ensuite d’hypocrites, même si cela me semble être destiné, comme d’habitude, aux chefs religieux et autres intégristes qui « ont enlevé la clef de la connaissance » (Luc 11:52) au fidèle de base, comme le dit ailleurs Jésus.

Ce passage de Luc 12 où Jésus dit que nous devrions, tous, être capable de discerner par nous-même va donc dans le même sens que notre variante du Codex de Bèze, mais celle-ci est plus choquante car elle remet plus directement en cause le statut de la Bible qui ne serait plus un code de réponses qui s’imposant à tous. La réponse étant selon Jésus à trouver par chacun dans son propre discernement, quitte à aller jusqu’à passer par dessus le sens premier d’un commandement absolument majeur et très clair comme celui du Shabbat.

Il y a un 3e passage où le thème de notre variante apparait, c’est quand Jésus prie du haut de la croix en faveur des autorités juives et romaines complices pour le faire mourir et continuant à ricaner au moment où il prie «Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font. » (Luc 24 :34a) Bouleversant passage manifestant si bien la théologie, la foi et l’amour qui animent Jésus. Or voilà que ce verset, lui aussi, n’existe que dans l’Évangile selon Luc et que ce verset manque dans les 6 meilleurs manuscrits, les plus anciens. Dans un d’entre eux (le Sinaïticus) on voit qu’il avait été copié puis qu’il a été ensuite effacé. Même dans le Codex de Bèze, ce verset manque à moitié, si je puis dire : il est absent du texte et il a été ajouté en dessous :

Luc 23:34a dans le codex bezae

Cela pourrait laisser penser que ce verset magnifique a été ajouté tardivement, qu’il n’était pas dans l’original ? Sauf que les manuscrits des évangiles ne sont pas les seuls témoins du texte. Cette prière de Jésus est trouvée dans des dizaines de commentaires très très anciens, à commencer par Tatien (en 170), Irénée (180), Hyppolite (200), Origène (230) qui sont loin d’être des rigolos, ce sont même des poids lourds de l’exégèse, et ils tous connaissent ce verset comme faisant partie de l’Évangile. Alors ? peut-être que la destruction du temple de Jérusalem a fait penser à certains que la prière de Jésus pour le pardon des juifs n’avait pas été exaucée par Dieu ? Peut-être que l’idée de pardonner aux Romains était insupportable sous Néron ou Dioclétien ? Peut-être qu’ils trouvaient important de ne pas innocenter ainsi ceux qui rejettent Jésus ?

En tout cas, ces passages où Jésus encourage chacun à « savoir ce qu’il fait », ces passages ont été sévèrement controversés, voire effacés des manuscrits. Ils ne sont restés que dans quelques copies d’un seul des quatre évangiles. Cela est d’autant plus impressionnant que les textes du Nouveau Testament ont été très bien transmis : les variantes aussi importantes ou plus importantes que ces deux là se comptent sur les doigts d’une seule main pour tout le nouveau testament.

L’enjeu de la première variante est majeur car il touche au mode d’emploi de la Bible que certains prenaient comme des commandements divins absolus, ce n’est plus possible avec cette parole de Jésus. Elle remet aussi en cause l’autorité des chefs dans l’église naissante à cette époque. Avec cette parole : chacun est libre et même étant appelé à avoir sa propre réflexion et sa libre interprétation de la Bible, jusqu’aux commandements les plus sacrés qui peuvent être interprétés autrement !

Le salut n’est pas dans la soumission à une Loi écrite ni aux théologiens. La question n’est pas là, selon cette parole de Jésus, elle est dans le fait de « savoir ce que l’on fait », dans le fait de « discerner par soi-même ce qui est juste ». Là est en bascule : le bonheur de vivre ou la vie qui produit de la mort. On remarque que l’ensemble de ce grand passage sur le Shabbat, Jésus nourrit cette démarche d’intelligence : il appelle à l’observation personnelle des circonstances, des personnes et des priorités, il montre en exemple le pragmatisme de David avec son équipe qui avait faim, il montre l’importance de la finalité de nos actes, en particulier des actes religieux...

Nous voyons que Jésus ici « n’abolit pourtant pas la Loi (la Torah) » (Mt 5:17), il dit dans cette parole que si nous faisons n’importe quoi : cela crée du malheur, de la souffrance et de la mort. Jésus « n’abolit pas la Torah, il l’accomplit » : en l’inscrivant dans le cœur de chaque personne humaine. Pas en nous programmant comme un circuit imprimé, mais en faisant en sorte que la personne soit capable de « savoir ce qu’elle fait » et donc « discerner par elle même ce qui est juste ». Chaque fils et la fille de l’humain, devenant ainsi, comme Jésus le dit ici, maître même du shabbat.

Luc, un homme issu du paganisme a peut-être trouvé auprès de l’apôtre Paul le courage d’inscrire dans son livre ces paroles de liberté et de responsabilité de Jésus. En effet, c’est bien comme cela que Paul a compris la logique profonde de la vie chrétienne : « Tout m’est permis, mais tout n'est pas utile... tout est permis mais tout ne construit pas » (1 Cor. 6:12,10:23) . Ce « tout m’est individuellement permis » fait grincer des dents les moralistes. Ces paroles plaisent par contre aux libertaires et aux égoïstes. Paul, comme Jésus, refusent ces deux extrêmes. Ce que Paul maintient est à la fois le « tout m’est permis » et le « mais tout ne construit pas » et il attire notre attention sur le danger de tomber dans un esclavage à cause d’une ivresse d’émancipation puérile. C’est ce que nous dit ici Jésus : nous sommes libres, même vis à vis de la Bible, seulement : il y a une façon de revendiquer la liberté qui est source de malheur.

Je comprends le vertige des théologiens de l’époque à entendre cette béatitude si hardie de Jésus « heureux es-tu si tu sais ce que tu fais » dite à un homme qui transgresse un commandement majeur de la Bible. Je comprends la réticence des rédacteurs des évangiles à placer ce levain subversif dans leur témoignage. Je comprends les croyants sincères qui, devant Dieu, risquent de se demander : est-ce que je sais vraiment ce que je fais quand je fais quelque chose ? À combien, à 80% oui et à 20% non ? Ou à 5% de conscience et 95% de légèreté ou de simple habitude ou porté par l’ambiance ? Que me restera-t-il du « heureux » de Jésus pour celui qui sait ce qu’il fait ? et qu’allons nous subir comme conséquences nocives de mes n’importe-quoi ? C’est là que le 3e épisode est essentiel. Jésus en croix prie en faveur des personnes qui sont dans le pire des pires des « ne pas savoir ce que l’on fait » tout en croyant hyper bien le savoir, le faisant au nom-même de Dieu et de l’obéissance à la Bible (comme les intégristes qui ont demandé la mort de Jésus), obéissance à son devoir (comme Pilate et ses soldats), ou au nom d’une réelle sincérité comme Adam et Ève dans le jardin des délices (Genèse 3).

Dans le 2nd épisode, Jésus nous dit pourtant capable de savoir discerner, et il en dit la nécessité. C’est vrai que la vie est sans cesse changeante et nous-même aussi, comme la météo nous dit Jésus. L’agriculteur en sait quelque chose : faut-il couper les foins demain au risque que quinze jours de pluie fassent tout pourrir et qu’il nous faille vendre la moitié des vaches ? Il n’y a pas de réponse absolue, il nous appartient d’inventer chaque jour une manière de vivre qui soit authentiquement la nôtre, qui soit juste et porteuse de fruits.

En même temps, quand Jésus compare notre connaissance de la vie aux prévisions météo, il y a une part d’ironie, je pense, car la météo de son temps réservait déjà des surprises. Bien des épisodes de la Bible nous montre Dieu étonné par la façon dont les choses ont tourné. Dans cette comparaison de notre « savoir ce que nous faisons » avec la météo, il y a donc déjà du pardon, du : je sais bien que ce n’est pas simple, pourtant lancez-vous : observez, apprenez, cherchez à savoir ce qui est juste, mettez-y vos forces, votre amour et votre sagesse.

Il en faut du courage pour oser une lecture du temps présent et chercher à discerner par nous-même ce qui est juste ! Kiekegaard (ŒC VI, p.316-) appelle à prendre la résolution de vivre comme on se jette à l’eau du haut d’un plongeoir, et il parle contre la lâcheté en réfléchissant sur cette parole de Paul à un de ses amis : « Ce n'est pas un esprit de lâcheté que Dieu nous a donné, mais un esprit de force, d'amour et de discernement » (2 Timothée 1:7) Ce courage de vivre hors du cocon de la Loi, il nous vient du souffle de Dieu. En amont de ce « savoir ce que l’on fait », il y a son Esprit, son souffle attendu, espéré, demandé dans la prière comme le fait Jésus sur la croix. C’est la meilleure demande que je connaisse, peut-être la seule, en vérité, à faire à Dieu : qu’il nous donne un Esprit de courage, de force, d’amour et de discernement, de sagesse, parfois de compromis, jamais de compromission ni de lâcheté.

Cette annonce d’un pardon radical et cette prière à Dieu pour nous rendre intelligent, elle se trouve dans la 3e parole de Jésus, celle de la croix, qui a eu tellement de mal à passer auprès des chrétiens des premiers siècles : «Père pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font. »(Luc 23:34) Ce n'est pas « parce qu'ils ne savent pas ce qu'ils font » que le Christ leur pardonne comme si c’était une circonstance atténuante. Au contraire. Jésus prie pour eux parce qu’il leur veut du bien, c’est la seule raison, et c'est tout à fait suffisant. Mais leur problème est précisément de « ne pas savoir ce qu'ils font ». C'est pour ça que Jésus les recommande à Dieu, pour qu’il leur vienne en aide et que, eux, s’ouvrent à cette force, à ce courage de chercher à savoir ce que l’on fait, et à faire ce qui nous semble alors juste.

Amen.

Pour débattre sur cette proposition : c'est sur le blog.

Vous pouvez réagir en envoyant un mail au pasteur Marc Pernot

 

 

Lecture de la Bible

Évangile selon Luc 6 :1-11
(version du codex de Théodore de Bèze)

Jésus, un jour de sabbat particulièrement solennel, passait à travers les champs. Ses disciples commencèrent alors à arracher les épis, à les frotter entre leurs mains et à les manger. 2Quelques pharisiens lui dirent alors : Regarde ce que font tes disciples pendant les jours de sabbat, ils font ce qui n'est pas permis. 3Jésus leur répondit : Vous n'avez jamais lu ce que fit David lorsqu'il eut faim, lui et ceux qui étaient avec lui ? 4S'introduisant dans la maison de Dieu, il mangea les pains de la présentation et il en donna même à ceux qui étaient avec lui, ces pains qu'il n'était pas permis de manger, sinon aux prêtres exclusivement. 5[ Le même jour, Jésus regarda quelqu'un qui travaillait pendant le sabbat et il lui dit : Homme, si tu sais ce que tu fais, tu es heureux. Par contre, si tu ne le sais pas, tu es maudit et transgresseur de la loi. ]* 6Puis, il entra de nouveau dans la synagogue ce jour de sabbat, et il s'y trouvait un homme à la main desséchée. 7Les scribes et les pharisiens le guettaient, pour trouver à l'accuser au cas où il soignerait pendant le sabbat. 8Mais Jésus, connaissant leurs débats, dit à celui qui avait la main desséchée : Lève-toi et tiens-toi debout au milieu. S'étant levé, il se tint debout. 9Jésus leur dit alors : Je vous demande s'il est permis de bien faire ou de mal faire pendant le sabbat, de sauver une âme ou de la perdre ? Mais eux se taisaient. 10Alors, regardant avec colère tous ceux qui étaient autour d'eux, il dit à l'homme : Étends ta main ! Il l'étendit et sa main fut rétablie tout comme l'autre. Jésus leur dit : le Fils de l'humain est Maître du sabbat. Ils furent alors remplis de folie 11et ils débattaient entre eux comment ils le perdraient.

* τη αυτη ημερα θεασαμενος τινα εργαζομενον τω σαββατω ειπεν αυτω ανθρωπε ει μεν οιδας τι ποιεις μακαριος ει ει δε μη οιδας επικαταρατος και παραβατης ει του νομου

Luc 12:54-57

54 Jésus dit encore aux foules : Quand vous voyez un nuage se lever à l’occident, vous dites aussitôt : La pluie vient. Et il arrive ainsi. 55Et quand vous voyez souffler le vent du midi, vous dites : Il fera chaud. Et cela arrive. 56Hypocrites ! vous savez discerner l’aspect de la terre et du ciel ; comment ne discernez-vous pas ce temps-ci ? 57Et pourquoi ne jugez-vous pas de vous-mêmes ce qui est juste ?

Luc 23:33-37

33 Lorsqu'ils furent arrivés au lieu appelé le Crâne, ils le crucifièrent là, ainsi que les deux malfaiteurs, l'un à droite et l'autre à gauche. 34[ Jésus dit : Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu'ils font . ] Ils se partagèrent ses vêtements en tirant au sort. 35 Le peuple se tenait là et regardait. Quant aux chefs, ils le tournaient en dérision en disant : Il en a sauvé d'autres ; qu'il se sauve lui-même, s'il est le Christ de Dieu, celui qui a été choisi ! 36 Les soldats aussi se moquaient de lui.