Chercher sa foi

Jésus : Je ne suis pas venu apporter
la paix sur terre,
mais… mais quoi ?

(Matthieu 10:32-40)

(écouter l'enregistrement - voir la vidéo ci-dessous)

Culte du dimanche 24 août 2014
prédication du pasteur Marc Pernot

Aujourd’hui, des bruits de guerre se font entendre dans le monde, il n’est pas inutile de faire mémoire d’une des plus terribles guerres civiles que la France a connue et qui a culminé avec le massacre du 24 août 1572. Comme Jésus nous y invite, nous aimerions bien être un tout petit peu un artisan de Paix dans le chantier du monde (Matthieu 5 :9). Comment faire ? Je vous ai proposé dimanche dernier une prédication sur un texte de la Bible faisant mémoire de la chute de de la Mossoul d’alors (Ninive) pour y trouver des pistes pour construire la paix. Cette semaine, je vous propose de poursuivre cette réflexion avec ce curieux et célèbre passage où Jésus dit :

« Je ne suis pas venu apporter la paix sur terre,
 mais le glaive » (Matthieu 10:34)

Ce verset de l’Évangile est évidemment utilisé par bien des gens aigris pour donner un vernis de noblesse à leurs paroles et leurs gestes désagréables, comme s’ils étaient désolés de semer la discorde mais qu’ils sont obligés au nom de Dieu, de la justice ou de la Vérité, qu’ils sont en cela les dignes successeurs des prophètes et même de Jésus-Christ, qui, tous ont été mal vus à cause de leurs paroles fortes.

Mais quand on regarde ce que nous connaissons de la vie et des paroles de Jésus, 95 % de ses paroles et de ses actes sont des gestes de réconciliation, des gestes d’accueil positif et d’encouragement pour ce qu’il y a de meilleur dans la personne qu’il rencontre. C’est vrai qu’il a eu quelques paroles dures contre les intégristes de son époque, et un unique geste violent contre les étals des marchands de salut installés dans le Temple. Ces paroles et ce geste sont infiniment mesurés par rapport à la violence que lui-même, Jésus subissait de la part de ces extrémistes (chassé de sa ville natale, sans cesse agressé verbalement et physiquement, puis torturé et exécuté).

Par conséquent, même ce passage de l’Évangile ne peut servir à justifier que nous soyons exagérément désagréables et encore moins violents contre les autres. Il peut arriver que cela soit nécessaire, malheureusement. Mais si nous constatons que nous le sommes trop souvent violent, que ce soit contre les autres, contre ce monde, contre la société, contre la vie ou contre nous-mêmes, c’est que l’urgence est d’abord de faire la paix en nous-mêmes. Ce n’est pas désespéré, bien sûr, mais il vaut mieux être lucide afin de démarrer le chantier par le bon bout.

En effet, c’est à travailler dans un chantier, un noble chantier, que Jésus nous invite avec cette parole importante. Et il nous apporte même la caisse à outils et il entame ici notre formation pour que nous soyons un artisan de paix. C’est bien cela le but, car avant de dire et de répéter « Je ne suis pas venu apporter la paix sur la terre », Jésus nous dit dans ses toutes premières paroles, programmatiques « Heureux les artisans de paix, car ils seront appelés enfants de Dieu ! » (Matthieu 5:9) ? Cette forte exclamation montre bien que travailler pour la paix est un des attributs fondamentaux de Dieu lui-même, et donc qu’il travaille à la paix comme un artisan, avec habileté et passion, mais à la main, pièce après pièce. Et cela nous permet de comprendre son curieux « Je ne suis pas venu jeter la paix sur la terre ». Il ne la jette pas comme le Père Noël envoie un cadeau par la cheminée. Dieu travaille à la paix, il ne la jette pas toute faite. Et il nous embauche sur ce chantier comme un apprenti, et il nous donne les bons outils, ou plutôt le bon outil, une épée.

Jésus apporte ici une précision utile sur le type de Messie qu’il est. Car ce que l’on attendait alors du Messie était discuté et discutable, c’est pourquoi une partie seulement des juifs a pensé que Jésus était le Messie. Beaucoup s’attendaient à ce que le Christ vienne triomphalement établir la paix sur terre et que nous aurions la joie d’assister à ce spectacle, et bien non. Des hommes et des femmes le rencontrant sentent qu’il pourrait être le Messie, le Christ. Il a bien quelques paroles et gestes forts, mais très locaux, au cas par cas des individus rencontrés, rien de très planétaire. Alors ces disciples ont sans doute pensé que Jésus se chauffait encore un peu mais que ça allait venir bientôt, toujours bientôt. C’est encore ce qu’ils se disent après la croix qui n’apporte elle non plus aucun bouleversement cosmique, le monde continue à tourner tranquillement, avec son lot de belles choses et d’imperfections. Nous voyons alors les disciples de Jésus se dire : « Nous espérions que ce serait lui qui délivrerait Israël » (luc 24 :21), ils sont déçus. Et les apôtres demandent au Christ ressuscité à l’Ascension : « Seigneur, est-ce en ce temps que tu guérira le royaume d’Israël ? » (Actes 1:6)  D’autres attendent sans cesse le retour du Christ, qui va sans doute venir finir le boulot à peine esquissé… Tous, ils attendent que Jésus arrange nos affaires, qu’il « Jette la paix sur terre ». Mais ça ne marche pas comme ça. La Paix ne vient pas de l’extérieur mais de l’intérieur.

Et c’est pourquoi Jésus insiste tellement ici pour que nous comprenions bien ce qu’il apporte, afin de s’en saisir, de ne pas passer à côté sans cesse, mais de s’y ouvrir chaque jour un peu plus. Et ce ne pas attendre vainement un truc qu’il ne nous apporte pas, ce serait comme d’attendre mille ans le train pour Marseille à la gare du Nord, et les faux prophètes d’annoncer « il vient bientôt… ».

Comment est-ce que Jésus répond à cette attente légitime que nous avons d’un vrai monde qui aille bien ? Selon le livre des Actes, le Christ répond « Vous recevrez une puissance, le Saint-Esprit survenant sur vous, et vous serez mes témoins… jusqu’aux extrémités de la terre. »(Actes 1:8). Et l’Évangile de Jean rapporte que le Christ ressuscité leur dit : « La paix soit avec vous ! Comme le Père m’a envoyé, moi aussi je vous envoie… Recevez le Saint-Esprit. » (Jean 20:21-22). Cela rejoint ce que nous dit ici Jésus: « Je ne suis pas venu apporter la paix sur terre, mais le glaive », il apporte l’outil qui vous permettra d’être des artisans de paix à l’image de votre Père qui est dans les cieux. Un glaive, une épée de guerrier à double tranchant. Même si cela ne nous invite pas à ne vivre dans la violence, cela évoque quand même une action déterminée. Mais laquelle ? L’image du glaive est bien connue dans la culture biblique pour évoquer la Parole de Dieu. Ce glaive, c’est celui de l’Esprit Saint, puissance active de Dieu en nous, puissance créatrice.

Mais pourquoi parler d’un glaive et non tout simplement de la Parole de Dieu ? Parce qu’il y aurait encore des gens pour se dire que ce qu’il faut saisir est seulement de l’ordre d’une connaissance que le Christ nous révèlerait. Alors que ce qu’il nous donne, ici, c’est plus qu’un message, ce qu’il nous donne c’est une puissance qui opère en nous des miracles et c’est une capacité nouvelle qui nous donne de faire des miracles sur cette terre, en particulier celui de faire avancer la paix. Et même une triple paix : avec Dieu, avec les autres et avec soi-même.

Nous nous attendons à ce que ce glaive de la Parole sépare le bien du mal et nous apprenne à séparer le bien du mal dans le monde pour tuer le mal et libérer le bien. C’est l’image classique dans la Bible de la Parole de Dieu comme une épée à double tranchant. Et c’est vrai que par l’étude et la prière, Dieu nous aide à avoir une meilleure lucidité. Et quand c’est possible de séparer le bien du mal, bien sûr qu’il faut le faire, et choisir le bien pour le remettre sur le dessus. Mais quand ils sont aussi intimement mêlés que de l’eau et du lait, c’est impossible de les séparer même avec un scalpel. Et souvent nous sommes face à de telles situations où le bien et le mal sont mêlés dans les événements, dans les personnes, dans nos sentiments, et où toutes les solutions qui s’offrent à nous mêlent le bien et le mal. Et c’est précisément là que se trouve l’obstacle à une paix concrète et bien réelle. Et c’est tout le tragique de notre existence qui fait que même quand on est le Christ il n’est pas possible de totalement faire l’économie de toute violence alors qu’elle est mauvaise. « Dieu seul est bon », nous dit Jésus (Mt 19:17; Mr 10:18; Lu 18:19)…

Mais ici, Jésus ne nous invite pas à utiliser ce glaive de la Parole de Dieu pour séparer le bien du mal, mais pour séparer le père de son fils, pour séparer l’homme de ses proches. Étranges coupures, surprenantes, choquantes. Mais là encore il n’est pas question de lire cela au sens littéral comme si Jésus voulait mettre encore un peu plus le bazar dans les familles, ni même se satisfaire de ce manque de paix. Au contraire.

« Je suis venu mettre la division
entre l’homme et son père » nous dit Jésus.

Séparer le père du fils, c’est essentiel dans les relations entre parents et enfants mais aussi dans les rapports entre le maître et le disciple. Par exemple être fidèle à Calvin ce n’est pas rester ancré dans ce qu’il pensait il y a 500 ans, mais c’est continuer à réfléchir personnellement pour nous réformer nous -mêmes et trouver les mots pour vivre et témoigner de l’Évangile à notre façon. C’est aimer son église mais en restant libre.

Mais je pense qu’avec ces mots, Jésus nous invite premièrement, fondamentalement à distinguer Dieu, le Père, de nous-mêmes qui ne sommes que des fils et des filles de ce Père (de cette Mère). Et déjà, la paix avec les autres devient un peu plus facile à faire quand nous ne nous prenons pas pour Dieu et que nous ne confondons pas notre notion de la vérité avec Dieu lui-même. Cette distinction nous aide aussi à faire la paix en nous-mêmes en ne prenant plus tout ce qui nous passe par la tête et par les tripes pour la voix de Dieu.

Mais c’est surtout essentiel de distinguer le Père du fils pour faire la Paix avec Dieu, et c’est une clef importante pour la suite. Car quand nous nous prenons pour Dieu cela revient à le chasser de notre existence, l’empêchant de nous donner la vie. Alors que cet écart entre nous et une source ultime de bien est une tension féconde. C’est donc essentiel de repenser cette distinction entre Dieu et nous mais aussi la distinction entre notre conception de Dieu et ce qu’il est en réalité. La réflexion permet d’imaginer cet écart, de l’accepter. La foi permet de le vivre. C’est pourquoi on dit l’épée est la Parole de Dieu car c’est sa présence active qui peut opérer pour nous cette coupure salutaire qui nous permettra d’avoir enfin une relation authentique avec lui.

Il est bon de distinguer aussi entre ce qu’est Dieu et ses manifestations en nous. Dieu n’est pas seulement l’intelligence éclairée de l’homme, il n’est pas seulement l’amour qui vibre en nous et la sève qui fait reverdir les arbres au printemps… Dans une certaine mesure il est derrière tout cela, mais il est extérieur à tout cela. Dieu existait « avant que les montagnes soient nées, avant que tu crées la terre et le monde, d’éternité en éternité tu es Dieu » dit le Psaume 90, il est notre Père et nous sommes son enfant.

Séparer le père du fils, c’est distinguer la cause de l’effet, distinguer entre l’arbre et le fruit. Or, ce que nous trouvons délicieux c’est de manger le fruit, nous aimons trop le fruit, nous voulons des résultats tout de suite, la paix maintenant, la santé, la richesse… Oui, on peut apprécier le fruit, mais c’est l’arbre qu’il faut soigner, c’est l’arbre qu’il faut aimer par-dessus tout, sinon il n’y aura ni fruits ni arbre. C’est ce que l’Évangile nous propose de faire en accueillant le Christ dans notre être, en l’aimant plus que tout, plus que père et mère, plus que fils et fille, plus même que sa propre vie. Cette parole est fort dangereuse, elle pourrait passer pour un appel à l’intégrisme, si elle n’était pas dans le cadre de l’Évangile du Christ qui a lutté toute sa vie contre cela. Mais cette parole est le secret d’une Paix avec les autres qui nous est impossible sinon. Il faut aimer l’arbre pour pouvoir bientôt goûter le fruit.

Par exemple, j’ai rencontré ces jours-ci une grande mère de 90 ans qui s’est dévouée à plein temps pendant 5 ans pour s’occuper de son mari atteint de maladie d’Alzheimer qui ne la reconnaissait même plus. Je ne dis pas que tout le monde doive faire ça, chacun ses forces, son charisme, et il s’agit d’un cas extrême. Mais nous voyons qu’elle a pu aimer son mari alors qu’il n’était plus vraiment lui-même et qu’il n’était plus vraiment intéressant d’un simple point de vue scientifique. Pour être capable de cela, il faut qu’elle ait aimé non seulement son mari mais qu’elle aime la source de l’amour. Il y a dans notre Père qui est aux cieux une source qui permet même d’aimer son ennemi, nous dit Jésus (Mt 5:43-45).

C’est cela qui peut nous permettre d’accepter que l’autre existe bien qu’il soit différent de nous, et qu’il ne soit pas à notre idée. Là aussi, il faut accepter d’opérer une coupure, que l’autre soit lui, que je sois moi, que l’autre ne soit pas tout à fait comme je l’espère, que nous ayons des fonctionnements en partie différents, qu’il y ait un écart dans nos points de vue et que cela soit en principe légitime, avec les progrès que nous avons tous à faire. Ce n’est pas pour seulement se tolérer mutuellement, mais pour faire une véritable paix qui porte du fruit. Cette acceptation de l’altérité est une des clefs pour la paix, la paix dans le couple, dans les familles, entre églises et entre religions, entre croyants et athées…

Par exemple en ce qui concerne la division entre protestants et catholiques. Vu le chemin fait dans le quartier du Louvre dans ce domaine depuis 1572, il me semble utile d’en faire mémoire pour notre époque de nouveaux troubles. Au temps des guerres de religion on a pu parler du scandale de la division du corps du Christ entre plusieurs églises. Et bien non, ce n’est pas l’altérité qui est un scandale c’est le manque de paix. Heureusement, nous dit l’apôtre Paul, qu’il y a une diversité de membres dans le corps, avec des vocations aussi différentes que celles d’un œil et d’un pied. Et Paul souligne ces liens qui sont de se préoccuper de l’autre, et d’avoir pour lui de la compassion (1Co 12:25-27). Et vivre ainsi cette altérité comme féconde.

Mais là encore, nous aimons, bien entendu, ces fruits que sont l’acceptation de l’autre et de vrais bons liens de paix entre nous. Mais pour avoir ces fruits, c’est à l’arbre qu’il faut s’attacher. Pour arriver à aimer l’autre en vérité, il faut d’abord aimer le fait d’aimer l’autre, ensuite il faut aimer la source de cet amour là…

Amen.

Vous pouvez réagir en envoyant un mail au pasteur Marc Pernot.

Lecture de la Bible

Matthieu 10:32-40

Quiconque se déclarera publiquement pour moi, je me déclarerai moi aussi pour lui devant mon Père qui est dans les cieux;  33 mais quiconque me reniera devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père qui est dans les cieux.

 34 Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre; je ne suis pas venu apporter la paix, mais le glaive.

 35 Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère;  36 et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison.

 37 Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi;  38 celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas, n’est pas digne de moi.

 39 Celui qui conservera sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera.

 40 Celui qui vous reçoit me reçoit, et celui qui me reçoit, reçoit celui qui m’a envoyé.

 

Vidéo de la partie centrale du culte (prédication à 08:56)

(début de la prédication à 08:56)

film réalisé bénévolement par Soo-Hyun Pernot