Jésus enseignait avec autorité, ou enseignait la liberté ?

(Marc 1:21-28)

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31 janvier 2021
À Genève - Saint Pierre
prédication du pasteur Marc Pernot

Marc commence son livre en disant que l’Évangile, c’est la personne de Jésus-Christ (Marc 1:1). Et il s’attache dans le premier chapitre à montrer ce que Jésus a de spécial. Le leitmotiv est que Jésus enseigne « avec autorité », c’est en tout cas ce que nous disent nos traductions en français. Cette caractéristique la plus remarquable de Jésus est mise en avant pas moins de trois fois dans les premières pages : « Il enseignait comme ayant autorité et non pas comme les scribes. »(1:22) ; « Qu'est-ce que ceci ? Un enseignement nouveau avec autorité ! »(1:27) ; « Le Fils de l'homme a l'autorité pour pardonner les péchés sur la terre. »(2:10).

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Il est très surprenant que Marc mette en avant l’autorité de Jésus. Cela semble aux antipodes de ce que nous savons de lui, car la notion même d’autorité comprend par définition celle d’obéissance, voire de soumission. Or les évangiles nous montrent plutôt Jésus comme se mettant au service des gens. Ce qualificatif d’« avoir l’autorité » est donc surprenant.

Je ne suis loin d’être le seul à penser que « autorité » est une mauvaise traduction de la caractéristique principale de Jésus mise en avant par Marc. Le mot grec exousia est une déclinaison du verbe exeimi (ἔξειμι) qui signifie « être permis », verbe utilisé dans les évangiles par exemple dans les discussions pour savoir s’il est permis (ἔξειμι) de travailler le jour du Shabbat. La notion d’exousia n’est pas vraiment hébraïque, elle est par contre essentielle dans la culture grecque, la recherche principale de la démocratie d’Athènes étant l’ exousia : le droit de parler et le droit d’agir accordé à chaque citoyen par les lois d’Athènes. Pour les auditeurs et lecteurs de l’époque le terme d’exousia était connu car les débats sur la liberté démocratique étaient très présents depuis des siècles, avec Thucydide, Isocrate, Platon, Aristote, les stoïciens, ces débats étaient aussi répandus dans la population que les débats d’idées les plus actifs actuellement pour nous.

L’exousia de Jésus, c’est sa liberté d’esprit, liberté d’idées, de parole, de théologie et de religion, liberté d’action. Jésus parle en auteur dialoguant face à face avec Dieu, et non en commentateur des anciens. Cela étonne particulièrement ses proches qui se demandent « d’où lui vient cette sagesse ? », alors qu’il n’est que le charpentier du village(Marc 6:2).

D’où vient donc cette idée que Jésus serait remarquable par son « autorité », plutôt que par sa liberté d’action ? À mon avis cela vient de la traduction latine du grec des évangiles, pour deux raisons. 1) Alors que la démocratie grecque repose sur le libre droit accordé à chaque citoyen, l’empire romain repose lui sur l’autorité du magistrat, du coup, Saint Jérôme traduit exousia par potestas (l’autorité). 2) Cela tombe à pic à l’époque de Saint Jérôme pour soutenir un modèle d’église que les empereurs romains cherchent à développer au IVe siècle, une église avec un pouvoir hiérarchique de plus en plus fort, ayant une autorité doctrinale et morale sur les fidèles. C’est à cette époque que le qualificatif d’hérétique devient négatif, l’hérétique devant être pourchassé alors qu’auparavant l’hérésie était littéralement le fait de choisir librement sa propre opinion, ce qui était la base de la démocratie et célébré dans les écoles de philosophie comme dans l’église des premiers siècles.

L’Évangile selon Marc montre que la caractéristique essentielle du Christ est de vivre l’exousia, le droit à la liberté de parole et d’action. Il la vit et il travaille ardemment pour que toute personne puisse vivre ce droit. Cela faisait partie de la mission de Messie selon les prophètes : que chaque personne de tout sexe et condition, reçoive directement de Dieu son Esprit et sa Parole, puisse parler et agir bien sans que d’autres humains décident à sa place (voir par exemple Jérémie 31:31-34).

Cela veut dire que le régime politique du Royaume de Dieu est la démocratie, ce n’est pas un système d’autorité monarchique comme à Rome, ni aristocratique comme à Sparte. La première parole de Jésus est pour dire que « Le temps est accompli, et le royaume de Dieu a été approché » (Marc 1:15) : Jésus dit c’est fait, que c’est maintenant que l’individu a le droit de penser et d’agir par lui-même. À la grâce de Dieu.

Le droit et la capacité d’être libre

Marc montre d’abord que Jésus incarne cette liberté, et « aussitôt » nous dit le texte, qu’il se met à travailler pour que la personne qu’il croise accède effectivement à cette liberté. Cela fera bien entendu enrager les autorités. Ils vont interpeler Jésus lui demandant âprement «Qui t’a donné le droit libre (l’exousia) d’agir comme ça ? » (Marc 11:28)

Je suppose que ce n’était pas seulement pour assoir leur « autorité », que c’était aussi dans l’intention louable de protéger les personnes et la société contre leurs propres folies que les Pharisiens et leurs fameuses écoles rabbiniques élaborait une myriade de lois censées régenter la vie quotidienne des fidèles, avec pour y veiller ce sanhédrin qui fera condamner Jésus pour sa contagieuse prétention à l’exousia universelle.

Jésus est libre et il tient cette liberté de l’Esprit de Dieu et de sa présence qui lui dit qu’il est le bien aimé de Dieu, nous dit Marc (Marc 1:10-11). Jésus ne se réserve pas ce droit : nous le voyons dans ce récit où les disciples choquent les pharisiens en faisant ce qui n’est pas autorisé par la loi de Moïse, agissant donc avecexousia. Jésus répond que le «Fils de l'homme est maître même du shabbat », le « fils de l’homme » étant par conséquent à comprendre comme le Christ, et aussi comme tout fils ou fille de l’humanité, digne citoyen de ce Royaume que Jésus annonce, la démocratique Cité de Dieu et des hommes.

C’est vrai qu’entendre dire notre droit est une chose, le vivre et le vivre bien est une autre paire de manches. Nous progressons sur ce chemin à la vitesse d’un escargot neurasthénique, c’est normal et c’est permis. Le moteur étant, comme pour Jésus, de nous ouvrir jour après jour à ce souffle et à cette présence de Dieu qu’il a reçue, et qui nous dit que nous sommes l’enfant bien-aimé de Dieu.

Jésus est libre et libérant

La première chose que nous montre ce texte c’est la liberté de Jésus. La question n’est pas tant le contenu de son enseignement à ce moment-là puisque Marc n’en dit rien. C’est sa façon d’enseigner qui révèle qu’il parle avec exousia. En entendant Jésus prêcher, ce que retient Marc n’est pas de dire « Oh comme c’est joli », « Oh comme c’est touchant », ni « Oh comme c’est intéressant », mais c’est sa façon d’enseigner si libre et si « libérante » qu’elle les « bouscule », eux personnellement et l’institution.

« Immédiatement » après, vient l’épisode avec l’homme « ayant un esprit impur » que Jésus va libérer. C’est étrange, ce que dit cet « esprit impur » est parfaitement exact : « Jésus est le Saint de Dieu ». Et ce qu’il ajoute est bien prophétique : « tu es venu pour nous perdre » va effectivement s’accomplir. Quel est le problème ? L’esprit impur dans cet homme le dit : « tu es venu pour NOUS perdre » : tu es venu pour perdre, pour torpiller le « nous » de cette communauté de pensée et d’obéissance construite avec tant de passion par nos scribes. L’homme est bien au chaud, bien protégé par ce « nous », et en même temps écrasé. L’humain est un animal social, vivant par instinct en meute. Nous aimons faire partie d’un groupe, nous noyer dedans. C’est un peu comme le syndrome de Stockholm de victimes d’enlèvement. Même quand le groupe nous broie, nous craignons de sortir du lot pour devenir nous-même, nous craignons d’être ridicule en étant différent, et d’être faible, exposé, seul et nu. Heureusement, nous sommes aussi un animal spirituel, avec une relation directe et personnelle avec la source de l’être, avec Dieu, et que fondamentalement Dieu est source de libération de l’individu, nous déclarant officiellement « le saint.e de Dieu », unique dans notre être et dans notre vocation.

Jésus libère cet homme de son enfermement. La question n’est pas tant le contenu de son enseignement auquel nous devrions absolument adhérer, car alors ses disciples auraient à passer d’un système monarchique à un autre, ils passeraient d’un « nous » à un autre « nous ». La façon dont Jésus parle et agit est nouvelle et en ce qu’il casse cette logique. Il passe à une conception démocratique de la foi et de la religion et de l’être, il donne à cet homme l’exousia, le droit de penser, de parler et d’agir par lui-même.

La libération de cet homme commence quand Jésus enseigne lui-même d’une façon si personnelle qu’il brise les codes. Cela encourage l’homme à se lever, seul au milieu du groupe et qu’il interpelle Jésus. Pour nous, ce cri est dans notre prière à Dieu, même si ce n’est qu’un regard, un souffle, une tentative de croire en lui. L’homme s’adresse à Jésus, il lui crie à la fois sa conviction et sa peur. Il adore la sécurité du groupe et de la sagesse extraordinaire des scribes, pourtant il a senti qu’il est fait pour cette liberté qu’incarne Jésus : il ose se lever, seul, commençant à sortir ainsi du groupe, et en même temps mort de trouille d’en être privé. C’est l’histoire de chacun de nous. C’est ce que dit Platon, le pire des tyrans est à l’intérieur de nous : ce qui nous empêche d’être nous-même personnellement doué d’exousia, de notre libre arbitre. Le cri de Jésus vient à notre aide pour chasser cette peur, ce vertige devant la droit de parler et d’agir par nous-même, d’y mettre notre sincérité dans la confiance en Dieu.

L’Église chrétienne a pour rôle d’aider chacun à s’en sentir la vocation. Le mot même d’« église » vient de la démocratie athénienne, il signifie « être appelé hors de (chez lui) » afin que la parole de chacun puisse être entendue par le groupe (et non que la parole du tyran soit entendue par chacun). Ici, c’est Dieu qui appelle chacun pour qu’il apporte sa propre parole, son interprétation, sa plainte et ses projets. C’est à la fois son droit et son devoir de citoyen du Royaume de Dieu, son exousia. C’est à cette seule condition que le « nous » n’est pas aliénant, n’est pas impur, mortifère, mais comme un corps où chacun a sa place, grâce à Dieu.

Exousia aussi comprend l’idée de sortir (ex-) de son existence (ousia ), l’idée de s’exprimer, de projeter son être. C’est un droit, une vocation et un service pour l’ensemble.

La libération par le pardon

La seconde manifestation de l’exousia de Jésus est quand il donne si fortement le pardon à un homme qu’il en est libéré. Après notre instinct grégaire qui nous retient d’être nous-même, il y a la peur de nous tromper qui peut être paralysante, peur redoublée pour ceux qui pensaient que Dieu était un terrible juge de nos pensées de nos paroles et de nos actes, tout le contraire de l’exousia. Jésus ne dit pas « je te pardonne », il ne se met pas à la place de Dieu, il annonce : « enfant, tes péchés ont été pardonnés », par Dieu, donc, a priori, sans même que l’homme ait eu à montrer sa foi ou ses croyances, ni à confesser ses faiblesses ou ses fautes. Cela le remet sur pieds. Ensuite, Jésus ne lui dit pas : maintenant, viens, et suis moi comme un mouton suit son berger ; Jésus le libère et l’envoie vivre sa propre vie avec les siens. Ça, c’est de l’exousia ! Il peut oser risquer de se tromper un peu, il est en lien de confiance avec ce Dieu qui l’aime comme on aime son enfant (normalement).

La libération de la vocation

Plus loin, Jésus envoie ses apôtres en mission. Le fait qu’il y ait 12 apôtres montre le caractère universel de cette vocation d’être envoyé pour parler et pour délivrer. Ils ont carte blanche. Pourtant, les évangiles nous montre que ces apôtres sont souvent pas mal à côté de la plaque, comme nous, bien sûr. Jésus les réunit ensuite pour un temps de repos où ils lui racontent ce qu’ils ont dit et ce qu’ils ont fait. Cela montre que Jésus ne le leur avait pas dicté, qu’ils ont exercé leur propre exousia dans des paroles et des gestes libres, authentiques, sincères, selon leur propre personnalité et selon les occasions qui se présentaient. Ce temps de repos et de bilan, c’est ce que nous vivons au soir de notre journée, dans la prière, en toute confiance en Dieu. C’est un temps de consolation, un temps de maturation, et aussi un temps de renforcement pour l’envoi ou pour le repos du jour suivant.

Amen.

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Textes Bibliques :

Marc 1:21-28

21 (Jésus et ses premiers disciples) entrent dans Capharnaüm.

Aussitôt, le jour du shabbat, entrant dan la synagogue, il enseignait.

22 Ils étaient bousculés par son enseignement, car il enseignait comme ayant autorité, et non pas comme les scribes.

23 Aussitôt, il arriva que, dans leur synagogue, un humain avec un esprit impur s'écria : 24 Qu’y a-t-il entre nous et toi, Jésus le Nazaréen ? Es-tu venu pour nous perdre ? Je sais qui tu es, toi : le Saint de Dieu ! 25 Jésus le rabroua, en disant : Aie la bouche fermée et sors de lui. 26 L'esprit impur le secouant et poussant un grand cri, sortit de lui. 27 Tous furent effrayés, ils se demandaient à eux-mêmes : Qu'est-ce que ceci ? Un enseignement nouveau avec autorité ! Il commande aux esprits impurs et ils lui obéissent ! 28 Et sa renommée se répandit aussitôt partout dans toute la Galilée.

Marc 2:10-12 ; 23-28

10 Afin que vous sachiez que le Fils de l'homme a l'autorité pour pardonner les péchés sur la terre — il dit au paralytique : 11Je te le dis, lève-toi, prends ton lit et retourne chez toi. 12 L'homme se leva, prit aussitôt son lit et sortit devant tout le monde, de sorte que, stupéfaits, tous glorifiaient Dieu en disant : Nous n'avons jamais rien vu de pareil....

23 Il arriva un jour de sabbat que Jésus traversa des champs de blé. Ses disciples, chemin faisant, se mirent à arracher des épis. 24Les Pharisiens lui dirent : Vois, pourquoi font-ils ce qui n'est paspermis un jour de sabbat ? 25Jésus leur répondit : ... 27Le sabbat a été fait pour l'homme, et non l'homme pour le sabbat, 28de sorte que le Fils de l'homme est maître même du sabbat.

Marc 1:14-15

14 Jésus alla dans la Galilée ; il proclamant la bonne nouvelle de Dieu 15et disant : Le moment est venu et le royaume de Dieu s’est approché. Changez de mentalité, et ayez foi (confiance) en la bonne nouvelle.

Marc 6:30

Jésus envoie les apôtres deux par deux... à leur retour, les apôtres, s’étant rassemblés auprès de Jésus, lui racontèrent tout ce qu’ils avaient fait et tout ce qu’ils avaient enseigné.

(cf. traduction NBS)