Chercher sa foi

Prédications

Jésus apprend la vie

(Matthieu 3:1 - 5:3)

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Dimanche 12 novembre 2017
prédication du pasteur Marc Pernot

Coypel - La résurrection du ChristOn imagine trop, à mon avis, le Christ comme un surhomme, ayant les caractéristiques qui dépassent même celles qu’il convient d’attribuer à Dieu. Lors de la visite organisée cet après midi au Louvre par Laurence et Etienne, des figures du Christ pantocrator seront probablement croisées au détour des galeries. J’en emprunterais volontiers une pour décorer mon bureau, mais surtout pas pour agrémenter notre christologie, ni pour donner un visage à ce que c’est qu’un être humain accompli, ni d’ailleurs comme image de qui est Dieu. Parce que si un Christ en gloire est joli pour décorer un mur, c’est nocif comme conception de la vie.

Dans cette page de l’Évangile selon Matthieu, nous avons une tout autre figure du Christ. Il n’est pas tellement à son avantage, semble-t-il : nous voyons Jésus tâtonner, discerner ses propres manques et difficultés, on le voit travailler dessus, rassembler ses forces, changer sa façon de faire.

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Nous avons donc ici une page essentielle puisqu’elle présente Jésus dans ses premiers actes volontaires, depuis sa demande de baptême par Jean jusqu’à ce temps où il ouvre la bouche pour prononcer son sermon inaugural. Cette page est en réalité le récit de la genèse de Jésus comme Christ. Un itinéraire où Jésus apprend à vivre et à faire vivre les autres.

Au début, il y a cette envie qu’a Jésus de répondre à l’appel de son cousin « convertissez-vous »(3:2), c’est un écho de l’appel prophétique à la « teshouvah » : l’appel à répondre à Dieu le « himnnéni » (me voici) qu’il espère de nous pour travailler ensemble, lui et nous, à bâtir le monde. Qu’importe la raison qui pousse Jésus dans cette démarche : sa réflexion théologique en rapport aux problèmes de son époque ? Ou déjà le sentiment de la présence de Dieu avec lui ? Ou l’amitiés pour son cousin Jean ? Si le texte ne nous en dit rien c’est que peu importe ce qui peut nous pousser nous-même à vouloir répondre ainsi à cet appel à répondre «présent».

À la fin de ce texte nous verrons Jésus accomplir pour la première fois sa vocation de Christ, décrite en quelques mots saisissants de profondeur et de vérité. Mais au début nous en sommes loin. Jésus marche pour recevoir le baptême. Il est seul, rien ne nous dit qu’il se sente déjà accompagné de Dieu. Sa seule force est une envie d’être présent à la vie venant de lui, c’est déjà une grâce et une bénédiction. Que dire à ceux qui n’ont même pas cela ? Que c’est à eux que s’adressent les premières paroles de Jésus dans les Béatitudes : aux dénués de tout. C’est à eux qu’il offre le bonheur promis par Dieu.

Normalement, nous avons envie de vivre, chacune de nos cellules porte cette envie. Notre intelligence frétille de découvrir et comprendre, nos yeux de voir, nos oreilles d’entendre, nos bras d’embrasser, notre cœur d’aimer, notre cerveau de rêver, nos mains de fabriquer quelque chose. Chacun de ces élans est bon de la vie qu’il porte et espère, mais s’embrouille devant leurs mille sollicitations et les limites de ce monde. Cette tension que connaît Jésus est traduite ici maladroitement par le nom de diable comme si c’était une entité, alors que cela désigne tout ce qui éparpille, disloque, disperse, déconstruit. Face à cela : l’urgence du « me voici » à cette source d’unité qu’est Dieu pour nous.

La seconde chance, la seconde bénédiction reçue par notre héros est de connaître une expérience mystique intense lors de son baptême et dans la période qu’il se donne ensuite pour la réflexion et la prière. Le texte nous présente cela comme quelque chose qui peut nous tomber dessus, comme pour Jésus lors de son baptême, ou quelque chose qui se travaille comme dans ce temps de retraite que Jésus s’offre pour murir son « me voici » à Dieu.

Jésus se rend compte qu’il y a des progrès à faire : il se connaît : une force d’éparpillement, une tentation de puissance, tentation de ne penser à lui et rien qu’à lui, de vivre à la surface des choses. Pas de honte à cela : c’est normal, mais il y a juste à travailler un peu dessus. Pour cela, l’Esprit, le souffle de Dieu conduit Jésus et nous conduit « au désert ». En hébreu, vous le savez « LE désert » (et pas simplement « un désert », c’est un rappel du désert de l’Exode des hébreux avec Moïse dans leur itinéraire de libération par Dieu. Le mot « désert » midebar (מִּדְבָּ֔ר) étant en hébreu un jeu de mot extrêmement parlant : il signifie à la fois trois choses :

1) min-dabar veut dire « hors de (min) la parole (dabar) ». Pour nous préparer, il est bon de prendre ce temps de retrait en dehors des distractions et des discours convenus...

2) min-dabar peut vouloir dire aussi « ce qui sort de la Parole », pour nous ouvrir ce que Dieu offre de neuf : l’attendre et nous laisser interroger et surprendre.

3) Enfin, ce mot midebar peut être lu aussi comme le participe présent du verbe parler, c’est la force de notre propre parole comme nous voyons ici Jésus emporter la victoire en se mettant à parler. Au fond du fond, nous savons souvent très bien la vérité, il ne nous manque que le courage de nous la dire. L’Esprit nous donne de nous tenir là, dans ce fond essentiel et d’avoir ce courage, et d’y dire « me voici ». Nous y découvrons trois choses, comme Jésus ici:

1) oui, notre être vit de pain et d’Esprit, nous ne sommes ni seulement un corps ni seulement un esprit, ni d’abord un corps ou d’abord un esprit, nous avons à réconcilier les deux, les faire travailler en équipe. 2) oui, Dieu nous émancipe, mais c’est si bon de faire équipe avec lui notre Dieu, librement. Et enfin 3) oui, nous sommes un individu merveilleux mais social, membre d’un corps. C’est la troisième unification, le troisième « me voici » sur lequel Jésus travaille pour avancer.

Jésus met donc de l’ordre en lui-même. Il fait cet effort d’analyse et de recentrement que personne ne peut faire à la place d’un autre. Dans ce travail « les anges » le servent, c’est la promesse que nous ne sommes pas seuls pour travailler sur cette mise en forme de notre petite personne. Dieu agit. Il agit comme par sa parole, c’est à dire dans la proposition plus que dans l’obligation. Et il agit par cette force toute de tendresse féminine qui est appelée ici l’Esprit : LA rouar de Dieu.

Trois courts épisodes, trois petites histoires suivent ce triple travail de Jésus en lui-même. Ce premier travail de mise en forme est fondamental mais il est encore très personnel : moi et moi, moi et Dieu, moi dans ma volonté de pouvoir sur les autres... Mais ensuite il importe que cela s’incarne dans une façon de vivre cohérente. Et cela aussi est un travail, un effort et un cheminement que Jésus fait ici. Il va progressivement ajouter trois dimensions plus collectives à sa façon d’être : 1) en lien avec le sens de l’histoire grâce à la Bible, 2) en lien avec l’actualité du monde dans lequel il vit et 3) en commençant à forger une équipe.

Pour ce qui est du travail d’unification intérieure, nous voyons que Jésus est acteur par sa démarche personnelle mais qu’il lui faut aussi le travail du souffle créateur de Dieu pour travailler à sa genèse. Dans les trois épisodes qui suivent et qui diffusent cette unification intérieure dans sa vie et ses actes, c’est apparemment un travail de Jésus seul, librement. C’est son fruit à lui, en sa propre saison comme le dit le formidable Psaume 1er « Heureux l’homme... qui médite la Parole de Dieu jour et nuit, il est comme un arbre planté près d’un cours d’eau et qui donne son fruit en son temps... »

Une triple unification externe, donc, que Jésus commence à préparer :

1) Jésus fait d’abord un lien avec le sens de l’histoire grâce à la Bible. Notre vocation est personnelle, notre fruit et notre temps sont particuliers. Mais il est favorable que nous inscrivions notre apport dans une trajectoire qui nous dépasse, avec une visée ultime que l’on peut appeler la promesse de Dieu, ou de l’avènement de son Royaume.

2) Mais cette visée n’est pas abstraite, Jésus l’incarne dans l’actualité. Il exprime cela en plaçant le village où il s’est installé, Capernaüm « près de la mer aux confins de Zabulon et de Nephtali ». C’est faux au sens de la géographie mais c’est lumineux au sens existentiel et spirituel. Jésus s’inspire de l’histoire ancienne pour lire l’actualité du monde où il vit. Il y reconnaît quelque chose de ces deux territoires de Zabulon & Neptali au temps d’Ésaïe : malmenés, envahis, troublés de violence. Et Jésus peut alors élaborer son programme d’action s’inscrivant dans l’espérance de Dieu.

3) À cette double unification avec l’histoire et l’actualité, Jésus se met à forger une équipe. Même Dieu cherche à s’entourer de nous pour faire équipe.

Jésus est alors un petit peu plus prêt à être Christ. Mettons qu’il est en route pour commencer à l’être.

Après sa mise en forme intérieure, Jésus avait tenté une première mise en œuvre. Un premier brouillon. On a le droit de s’essayer un peu et d’évoluer ensuite. Inscrivant son action avec humilité dans l’histoire qui le précède, Jésus repart de la prédication de Jean-Baptiste, à l’identique : « Repentez-vous car le royaume des cieux est proche. ». Il commence comme ça. Puis il évolue. Progressivement, il ne se contente plus de faire ainsi la leçon à ceux qui viennent à lui : il va vers les gens, il parle mais il agit aussi : faisant du bien, guérissant les âmes et les corps, consolant et délivrant. Il quitte aussi le désert (4:1) pour les lieux habités. Il rompt avec la sédentarité (4:13) pour choisir l’itinérance (4:23). Il bâtit un programme d’action (4:25).

Vient alors, la description de la façon d’être du Jésus nouvelle façon, en un verset seulement donc chaque mot est essentiel :

« Voyant la foule » : cela rompt avec le Jésus qui se contente d’enseigner la Vérité, une vérité surplombante. Jésus regarde d’abord. Il ne trie pas, Il aime, il apprend l’autre. Rien que ces premiers mots sont bouleversants, je trouve.

« Voyant la foule, Jésus monta sur la montagne ». Comme nous prions après avoir lu la Bible pour que nous soyons éclairé dans notre interprétation, Jésus ne se précipite pas pour interpréter ce qu’il a vu de ces personnes qu’il espère aider, il monte sur la montagne d’abord. La montagne évoque l’élévation de la prière. C’est sage. Suspendre son interprétation de l’autre et chercher à mieux le comprendre en plaçant notre regard devant Dieu. Mais c’est également réciproque : « Voir la foule », regarder l’autre nous fait monter quand notre regard est bon, cela nous porte à la louange, cela nous enrichit souvent d’une Parole de Dieu reçue à travers l’autre.

« Jésus s’assit » : il prend son temps dans son regard sur l’autre, il prend son temps pour l’ajuster au temps de l’autre. Il le regarde plus simplement, non pas au dessus de lui comme l’enseignant qu’il était avant (ni comme un pasteur du haut de sa chaire). Jésus ne se met pas non plus à la hauteur de l’autre comme son égal, mais il se met d’autant plus en dessous de l’autre qu’il espère lui apporter quelque chose.

« Ses disciples s'approchèrent de lui. » son regard, sa montée, son attitude sont communicative. Il n’a encore rien dit, rien enseigné que déjà ils avancent et s’élèvent. Ce n’est pas lui qui les porte, mais il active leur capacités personnelles d’élévation. Il est comme l’eau pour les racines de l’arbre du Psaume 1er.

Alors seulement, Jésus « ouvrit la bouche et se mit à les enseigner », et ce qu’il leur dit est tout inspiré de sa propre histoire, celle de cette évolution qu’il vient de vivre. Partant de ce qu’il était : un homme seul cherchant à faire quelque chose de sa vie, devenant une source de vie pour d’autres.

« Heureux les pauvres en Esprit car le royaume des cieux est à eux ! ». Tout est là. Tout l’Évangile. Tout le salut de Dieu et l’incroyable dignité de chaque personne. Car un pauvre n’est pas quelqu’un qui n’a rien mais une personne qui a peu. Jésus nous invite à reconnaître avec lui que chacun a au moins un petit peu de ce souffle de Dieu que nous avons vu à l’œuvre tout au long de cette évolution de Jésus pour devenir Christ. Le croyant comme l’athée, le savant comme le nourrisson, nul n’est totalement démuni de souffle divin. Notre vie est portée par ce souffle immense et libre. Certes bien trop peu encore, et c’est aussi cela se savoir pauvre : c’est espérer plus de cette richesse qu’est le souffle, la rouar du Dieu de tendresse et de vie. Partir de cette petit peu de souffle divin en nous pour s’ouvrir à plus. Jésus n’a rien fait d’autre que cela pour vivre lui-même ce cheminement.

Jésus ne nous était pas montré bien à son avantage, au début de ce récit, pourrait-on dire ? Au contraire, le Jésus qui nous est montré dans ce chapitre est un Jésus qui est vivant d’une belle évolution. Et c’est en cela qu’il est inspirant, car il incarne ce que Dieu espère et promet pour chacun de nous. Jésus n’est pas Christ au bout de cette évolution, il l’est tout au long de son évolution, il est Christ non pas en étant un Zeus magnifique, mais en étant une personne qui progresse. Un homme qui marche, essayant d’être mieux présent à lui-même, présent à Dieu, présent à son temps, présent aux autres en faisant équipe, en regardant et en aimant.

Toute ces qualités sont comprises dans le seul petit mot « Heureux », Ashereï, qui est en hébreu un condensé de jeux de mots. Notons d’abord que Ashreï est un pluriel, celui de Asher, mot qui n’a pas moins trois significations :

Que Dieu soit béni. Amen

Amen

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Lecture de la Bible

Josué 10:12-15

Ce jour là, Josué parla à l'Éternel et il dit en présence d'Israël : « Soleil, tiens-toi silencieux sur Gabaon, Et toi, lune, sur la vallée d'Ayalôn. 13Et le soleil se tint silencieux, et la lune s'arrêta, Jusqu'à ce que la nation ait achevé sa mission. »

Cela est écrit dans le livre du Juste : « Le soleil s'arrêta au milieu du ciel et ne se hâta pas de se coucher (ce fut) comme un jour parfait. » 14Il n'y a pas eu de jour comme celui-là, ni avant ni après, où l'Éternel ait écouté la voix d'un homme.

Oui l’Éternel œuvrait puissamment pour son peuple.

15 Alors Josué, et tout Israël avec lui, retourna au camp de Guilgal.

Matthieu 6:31-34

Ne vous inquiétez donc pas, en disant : Que mangerons-nous ? Ou : Que boirons-nous ? Ou : De quoi serons-nous vêtus ? 32Car cela, ce sont les païens qui le recherchent. Or votre Père céleste sait que vous en avez besoin. 33Cherchez premièrement son royaume et sa justice, et tout cela vous sera donné par-dessus. 34Ne vous inquiétez donc pas du lendemain car le lendemain s'inquiétera de lui-même. A chaque jour suffit sa peine.

(Cf. Traduction Colombe)