Chercher sa foi

Prédications

Délivrés du moralisme

(Marc 12:28-34)

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Genève - Dimanche 8 juillet 2018
prédication du pasteur Marc Pernot

Théoriquement, il ne devrait pas être possible de faire du moralisme en christianisme. Car ce n’est pas du tout le style de Jésus. Vraiment pas. Ce n’est même pas le style de la Bible en son ensemble car elle est très plurielle, diverses dans les multiples voix qui s’y expriment. Mais tout groupe, toute institution a tendance à secréter des règlements de plus en plus nombreux et prégnants pour ses membres. Les églises chrétiennes tentent de résister à ce tropisme mais n’y arrivent pas totalement. C’est à ses membres de résister, et c’est pourquoi il n’est pas inutile de connaître un peu la Bible, de réfléchir et de prier par soi-même, ce qui permet alors de bénéficier de l’appelait Calvin. C’est une œuvre utile pour soi et pour les autres.

Telle église, tel prédicateur, tel théologien savant, tel ami tire de la Bible un enseignement moral ou théologique ? C’est bien. Il la présente comme une vérité ultime ? C’est plus ennuyeux, mais nous pouvons de toute façon l’entendre comme une question à examiner nous-même sans céder à la pression.

Résister au moralisme : c’est une œuvre de salubrité publique, car les dégâts peuvent être profonds. Passe encore quand c’est pour nous culpabiliser sur l’écologie ou sur l’accueil des migrants, c’est bien plus grave quand la leçon est un commandement blessant directement une personne. Par exemple « Il faut pardonner » est très facile à dire mais est très cruel pour une victime qui n’y arrive pas, ou pas encore. Le moralisme fait de vrais dégâts humains, mais il a aussi pour conséquence de priver d’un questionnement très utile et fécond que pourrait avoir la personne avec son Dieu pour chercher comment faire au mieux selon ses forces et sa trajectoire de vie.

Même la Bible est à lire ainsi : comme un réservoir de bonnes questions à se poser, pas comme un livre de réponses toutes faites. Les paroles de Jésus sont à prendre comme des questions à nous poser. C’est ce que montre le fait qu’elles soient souvent inapplicables au pied de la lettre (comme le commandement de ne pas résister au méchant ou de donner aux pauvres la totalité de ce que l’on a, ou sur la question du pardon).

Se poser des questions. C’est ce que nous propose l’apôtre Paul, lui qui pourtant n’est pas avare de maximes morales à l’emporte pièce, il nous dit « Tout est permis mais tout n’est pas utile » (1Co 6:12; 10:23), il nous dit encore « Examinez toutes choses, retenez ce qui est bon, abstenez-vous de toute espèce de mal. Que le Dieu de paix vous sanctifie lui-même tout entiers » (1Th 5:21-23).

Et c’est pourquoi Jésus a une démarche si libre d’interprétation de la Bible. Il s’en inspire, il s’en nourrit, il la cite souvent librement et ose de nombreux « il a été dit (dans la Bible)... mais moi je vous dis... » (Mt 5:22,28,32,34,39,44)

Cette liberté n’est pas réservée à Jésus, le Messie. C’est une démarche normale, et nous sommes appelés à le suivre dans cette façon d’utiliser la Bible.

Dans ces conditions, comment définir une éthique chrétienne ? Une étique qui ne soit pas du moralisme ?

Nous avons dans ce texte de l’Évangile (Marc 12:28-31) des pistes intéressantes, dans le fond mais aussi dans la démarche même.

« Quel est le premier commandement de tous ? »

Le scribe n’invente pas cette question, c’est c’était un grand classique des débats entre théologiens et Jésus se prête volontiers à l’exercice. En effet, pour faire quelque chose d’un livre aussi pluraliste que la Bible il est indispensable de choisir un cœur du cœur du message, puis d’interpréter les autres passages en cherchant à établir une cohérence avec ce cœur, et sinon en écartant ce passage. C’est ce que fait par exemple Martin Luther en traitant la Lettre de Jacques d’ « épître de paille ». On n’est pas obligé de suivre Luther dans sa conclusion sur cette épître mais sa démarche est normale, et c’est pourquoi Jésus se prête à l’exercice.

Que répond-il ?

Jésus n’est pas très original en citant « Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu, le Seigneur est un, tu aimeras le Seigneur, ton Dieu... » (Deutéronome 6 :4) puisque ce verset était déjà mis en avant dans la pratique juive quotidienne : c’est le fameux « Shema Israël » que tout juif récite matin et soir.

Jésus n’est pas très original non plus en citant « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » (Lévitique 19:18) puisque le fameux Hillel, que Jésus a pu rencontrer, avait déjà fait polémique en plaçant ce commandement au dessus des rites religieux.

Mais Jésus est original quand il met en second l’amour du prochain, comme un simple fruit, comme une conséquence du premier. C’est plutôt polémique car la Torah raconte que quand Moïse descend du mont Sinaï avec les tables de la Loi sous le bras et qu’il lit les commandements aux hébreux ils acceptent l’alliance en répondant : « nous ferons et nous écouterons » (Exode 24:7) . Les sages nous expliquent que si le « nous ferons » est avant le « nous écouterons » c’est pour nous appeler à pratiquer ce qui est dit dans la Bible comme morale et comme rites, avant même de les comprendre, ou avant même d’entendre ce qu’éventuellement Dieu pourrait ajouter de plus. Jésus dit ici l’inverse : l’essentiel est d’écouter Dieu. Le seul verbe à l’impératif est « Écoute », les autres verbes qui suivent sont au futur, ce qui peut alors être compris comme une promesse, un fruit de l’écoute première. Dieu nous rendra capable d’aimer en vérité.

« Écoute l’Éternel » : c’est d’abord la clef d’une interprétation personnelle de la Bible. Calvin appelle cela « le témoignage intérieur du Saint Esprit ». C’est ce qui rend Jésus si libre dans sa lecture, et c’est ce qui le rend confiant dans notre capacité à savoir que faire de ses enseignements provocateurs.

Toute la morale devient alors plus vivable. Par exemple ce « tu aimeras ton prochain comme toi-même » qui la résume. Il ne nous dit pas qui nous devrions aimer, ni comment nous devrions l’aimer, mais il nous dit seulement que nous aimerons, que c’est une chose à laquelle nous pouvons nous attendre si nous nous plaçons à l’écoute de l’Éternel notre Dieu. Il n’y a pas marqué que nous aimerons tout le monde, mais « tu aimeras ton prochain », au singulier pour le sujet comme pour le complément : parce que ce sera toi et que ce sera lui (comme le dit Montaigne de son ami La Boétie). C’est ce qu’on appelle la vocation, c’est une occasion et l’inspiration du moment. C’est une écoute de la situation, une écoute de la personne qui est là, c’est une écoute de notre motivation. C’est alors un miracle qui est le fruit de l’écoute première.

Comme le dit Jacques Ellul toute éthique est une prise de possession de la place de Dieu, où l’homme pense détenir la définition du bien, et la déclare volontiers universelle et intemporelle (Ellul, Le vouloir et le faire, 3e partie). Or, la Parole de Dieu est toujours inattendue, elle ne peut être systématisée.

Ce que dit ici Jésus en mettant en premier l’écoute de Dieu, c’est qu’il n’y a d’éthique chrétienne que sous l’action du Saint Esprit. Cela ne veut pas dire que Dieu désire piloter chaque personne comme avec une télécommande en lui donnant ordre de faire telle ou telle chose. Mais Dieu espère nous donner des yeux pour voir, des oreilles pour entendre, un cœur de chair, il nous donne de vouloir faire du bien et la capacité de le faire (Php 2:13), de sorte que l’action est comme un fruit de ce qui est bon en nous, donné par Dieu. Cela vient de l’intérieur et non de l’extérieur comme une règle morale.

C’est très bien en théorie, ce système de Jésus de mettre la morale comme un simple fruit de l’Esprit. Mais n’est-ce pas un peu dangereux ? Effectivement, rien n’est plus facile que de se sentir inspiré par l’Esprit de Dieu sans l’être, et inversement, de ne pas penser être inspiré par Dieu alors que c’est vraiment le cas.

La Torah est donc sage en nous proposant « Écoute » et d’écouter sans cesse, c’est à dire sans jamais être certain d’avoir bien entendu. Il ne nous est pas dit de croire en Dieu, ni de connaître par cœur une parole, ni même d’entendre Dieu pour être un bon chrétien. Ce qu’il nous dit c’est simplement d’encore et toujours se placer à l’écoute pour s’ajuster et être ajusté par Dieu. Cela n’est pas réservé aux théologiens mais s’adresse à tous et toutes, comme l’indique l’adresse « Écoute, Israël... », et c’est à faire individuellement comme l’indique la suite en passant au singulier « Tu aimeras l’Éternel ton Dieu » et non plus seulement « notre Dieu » national.

Ensuite, ce que propose ce verset c’est d’écouter l’Éternel, c’est à dire YHWH : Dieu en tant que tendresse, pardon, compassion, présence au côté de chacun. Que ce soit cette figure et cette puissance que nous choisissions comme Dieu : et donc aussi comme objet de notre visée ultime. Rien que cela est déjà très inspirant : se placer matin et soir à l’écoute d’une tendresse qui nous dépasse tous. Il n’est pas surprenant que la suite soit la promesse « tu aimeras ».

Que ce soit l’Éternel qui soit ici reconnu, ou choisi comme Dieu est inspirant, c’est aussi très libérant. Si nous pensions ou agissions de travers, il serait le premier à nous pardonner, et à nous rechercher. On peut donc y aller de bon cœur selon notre inspiration, lâcher les garde-fous que sont le dogmatisme et le moralisme.

Mais quand même. En pratique, c’était bien commode d’avoir des règles qui disent quand et comment prier, combien donner, que croire et que faire... C’était bien rassurant d’écouter et donc d’être libre de notre inspiration dans le cadre de ces règles fixes, de cette frontière d’un dogme et d’une éthique stable et reconnue par notre petit club de justes.

Alors, Jésus nous laisse-t-il avec l’inspiration seule ? Oserons-nous comme Pierre sortir de la barque et marcher sur l’eau profonde sans bouée ? Sans la modération d’une loi reconnue, comment gérer notre inspiration : cette force puissante mais parfois un peu folle où se mêlent nos émotions, nos rêves, nos peurs, une bouffée d’hormones, et heureusement aussi une inspiration venant de Dieu touchant notre pensée, ou notre cœur, nos tripes ? C’est le risque que présente cette inversion des priorités proposée ici par Jésus, mettant fin au moralisme.

C’est là que Jésus a une autre originalité, et même une audace qu’il nous faudra des siècles à commencer à intégrer. Dans le Shema Israël, il est question d'aimer Dieu de tout son cœur, de toute son âme et de toute sa force, Jésus ajoute l'intelligence, ou plutôt la réflexion personnelle : la dianoia chère à Socrate, qui est un dialogue intérieur, un peu à l’image de ces fameux débats entre philosophes, ou entre rabbins comme Jésus ici, mais à l ‘intérieur de nous-même. C’est donc à une délibération intérieure dialectique (entre plusieurs options contradictoires notre propre opinion.

Jésus ose ajouter ce 4e point au Shema Israël, ajoutant la réflexion personnelle comme une dimension fondamentale de notre amour de Dieu. En faire une pratique quotidienne, la base de l’éducation même des enfants. Le pilier de notre foyer.

Dire qu’il nous faudra attendre quasiment 15 siècles pour que nous commencions à réconcilier la raison et la foi ! Ici Jésus place même la raison comme étant une des dimensions de la foi, un fruit de l’écoute de l’Eternel.

Et cela aussi est très fort. C’est vrai que l’intelligence humaine, comme toute belle faculté, peut être utilisée contre Dieu. Mais au contraire, l’intelligence est ici une humilité qui cherche à mettre à l’honneur ce qui nous vient de Dieu en le distinguant de ce qui ne vient pas de lui dans notre inspiration. Cela permet de décider alors : soit de passer à l’action si ça nous semble bien inspiré ; soit d’écarter cette intuition, soit de suspendre la décision en poursuivant l’écoute de l’Éternel pour être éclairé et fortifié.

Nous voyons dans la réponse du scribe que cette intelligence est effectivement une humilité et non une arrogance contre Dieu. Le scribe a bien saisi ce que Jésus a ajouté en reprenant ce 4e pilier de la délibération intérieure personnelle. Mais précisément, cette intelligence s’exprime dans le fait qu’il ne nomme plus Dieu : ni en l’appelant YHWH, ni en l’appelant Adonaï, ni en l’appelant Théos ou Élohim, mais en l’appelant « l’unique », le seul qui « est », au sens premier du terme. Et que l’écouter consiste à l’aimer. Tout simplement. Attendre de lui l’inspiration du Saint Esprit, et utiliser cette intelligence qu’il nous a donnée pour faire toute la place à cette source de vie. Et alors, oui, nous ne sommes pas loin du Royaume de Dieu.

Amen

 

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Lecture de la Bible

Évangile selon Marc 12:28-34

Un des scribes s’approcha, il lavait entendu (Jésus) débattre avec (les sadducéens) et voyant qu'il leur avait bien répondu, il lui demanda :

Quel est le premier commandement de tous ?

29 Jésus répondit : Le premier, c'est : Écoute, Israël, le Seigneur notre Dieu, le Seigneur est un, 30 et tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ton intelligence et de toute ta force.

31 Le second (commandement) c'est : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n'y a pas d'autre commandement plus grand que ceux-là.

32 Le scribe lui dit : C'est bien, maître ; tu as dit avec vérité qu'il est un et qu'il n'y en a pas d'autre que lui, 33 et que l'aimer de tout son cœur, de toute son intelligence et de toute sa force, et aimer le prochain comme soi-même, c'est plus que tous les holocaustes et les sacrifices.

34 Jésus, voyant qu'il avait répondu judicieusement, lui dit : Tu n'es pas loin du royaume de Dieu. Et personne n'osait plus l'interroger.

Deutéronome 6:4-9

4 Ecoute, Israël! l’Eternel, notre Dieu, est le seul Eternel. 5 Tu aimeras l’Eternel, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme et de toute ta force.

6 Et ces commandements, que je te donne aujourd’hui, seront dans ton cœur. 7 Tu les inculqueras à tes enfants, et tu en parleras quand tu seras dans ta maison, quand tu iras en voyage, quand tu te coucheras et quand tu te lèveras. 8 Tu les lieras comme un signe sur tes mains, et ils seront comme des fronteaux entre tes yeux. 9 Tu les écriras sur les poteaux de ta maison et sur tes portes.