Vivre en Chrétien : en quoi est-ce que cela consiste ?

Le philosophe Chinois Confucius nous fait remarquer que  » Si tu donnes un poisson à celui qui a faim il sera rassasié un jour, si tu lui apprends à pêcher il n’aura plus jamais faim.  »

Il en est de même pour les questions de morale. Il est parfois utile de donner et de recevoir des conseils de comportement. Par exemple en cas d’urgence ou avec des enfants tout petits. Mais à terme il est préférable d’aller vers une autonomie de la pensée personnelle.

C’est apparemment cela que vise le Christ. Lui qui est le spécialiste de la multiplication des poissons, il ne nous a pas fourni de catalogue systématique de choses à faire ou à ne pas faire. Il préfère de loin nous apprendre à pêcher des poissons (pour éviter de pécher, si je puis me permettre le jeu de mots).

Jésus ne nous dit pas que c’est une bonne idée de ne pas maltraiter ses enfants, il ne dit rien à propos de l’esclavage ni sur le comportement de l’occupant romain, ni sur la protection des ressources naturelles. Il oublie de conseiller de dire bonjour, il oublie de nous dire d’aller au culte le dimanche… Et même, contrairement à ce que l’on pense parfois, il ne conseille pas une seule fois de partager ou d’être tolérant…

Pourquoi ? Parce que Jésus tient à nous apprendre à pêcher plutôt qu’à nous assister avec des poissons. Son objectif est de rendre chaque être humain, même le moins instruit, capable de choisir le bien sans que quelqu’un d’autre pense à sa place. Des peuples ont été asservis par l’assistanat, à force de leur donner de la nourriture ils avaient perdu leur capacité de produire de quoi se nourrir eux-mêmes. Le risque est le même pour les règles de comportement, et c’est pourquoi Jésus ne s’exprime que ponctuellement dans ce domaine.

Que nous propose donc Jésus pour nous apprendre à vivre ? Il nous dit que « l’Esprit-Saint nous sera donné et que c’est lui qui nous enseignera toute chose. » (Luc 12:12, Jean 14:26) Il nous dit aussi (ce qui revient au même) : Voici le premier de tous les commandements : Ecoute, Israël, le Seigneur notre Dieu, c’est l’unique Seigneur : Tu aimeras le Seigneur, ton Dieu, de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée, et de toute ta force. Voici le second : Tu aimeras ton prochain comme toi-même. Il n’y a pas d’autre commandement plus grand que ceux-là. ( Marc 12 :28-31)

Le premier de tous les conseils que l’on puisse donner pour vivre vraiment, c’est d’écouter Dieu et de l’aimer. Jésus nous conseille même de cultiver notre réflexion personnelle avec « tu aimeras Dieu de toute ta pensée » que Jésus ajoute lui-même. Progressivement, comme un enfant grandit et accède à une certaine autonomie grâce à de bons parents, nous inventerons alors notre propre façon d’être, notre propre façon de vivre. Ce sera certainement en aimant, enfin, un petit peu les autres, au sens où Dieu l’entend, pour le bonheur et pour la vie.

À vous qui êtes adultes, je renonce donc à vous dire ce que vous devez faire ou ne pas faire pour « vivre en Chrétien », ce serait vous faire injure, vous savez mieux que moi les circonstances particulières qui sont celles de votre vie et vous avez votre propre sensibilité. Et vivre en chrétien c’est plus une manière d’être qu’un comportement. Il y a aussi des gens généreux en dehors de nos rangs.

Vivre en chrétien, c’est se tourner vers Dieu et attendre de lui qu’il nous donne son Esprit. Ou, pour parler en français, je dirais que vivre en chrétien c’est attendre de Dieu qu’il nous élève comme de bons parents cherchent à ce que leur enfant devienne quelqu’un de bien et d’épanoui, un adulte libre, généreux, créatif… Se donner les meilleures chances de progresser dans ses relations avec les autres, c’est ainsi, comme nous le conseille Jésus, de compter sur Dieu pour qu’il agisse en nous par son Esprit. Et nourrir les autres, c’est parfois lui donner un poisson, mais c’est bien souvent lui apprendre à pêcher en lui parlant de Dieu.

Il est inutile d’ajouter autre chose. Vivre en chrétien c’est vivre en espérant de Dieu qu’il nous donne d’aimer un peu mieux les autres, nous sachant nous-mêmes aimés de Dieu.

pasteur Marc Pernot

 

Vivre en Chrétien, suite : Quatre témoignages

 

Aime, et fais ce que tu voudras

Une fois pour toutes, on t’impose un précepte facile :
Aime, et fais ce que tu voudras.
Soit que tu gardes le silence, garde-le par amour;
soit que tu cries, élève la voix par amour ;
soit que tu corriges autrui, corrige-le par amour ;
soit que tu uses d’indulgence, sois indulgent par amour ;
aie dans le cœur la racine de l’amour,
et de cette racine il ne pourra rien sortir que de bon.
En cela consiste l’amour.
Dieu a fait paraître son amour pour nous,
en envoyant son Fils unique dans le monde,
afin que nous vivions par lui.
Et voilà en quoi consiste cet amour :
ce n’est pas nous qui avons aimé Dieu,
mais c’est lui qui nous a aimés le premier.

Augustin d’Hyppone – 7e Traité sur la 1e Epître de Jean, 8
(354-430, Saint, théologien, prédicateur).

 

Prière d’intercession

Quand je prie pour un frère, je ne peux plus en dépit de toutes les misères qu’il peut me faire, le condamner ou le haïr. Si odieux et si insupportable que me soit son visage, il prend au cours de l’intercession l’aspect de frère pour lequel le Christ est mort, l’aspect du pécheur gracié. Quelle découverte apaisante pour le chrétien que l’intercession : il n’existe plus d’antipathie, de tension ou de désaccord personnel dont, pour autant qu’il dépend de nous, nous ne puissions triompher. L’intercession est bain de purification où, chaque jour, le fidèle et la communauté doivent se plonger. Elle peut signifier parfois une lutte très dure avec tel d’entre nos frères, mais une promesse de victoire repose sur elle.

Comment est-ce possible ? C’est que l’intercession n’est rien d’autre que l’acte par lequel nous présentons à Dieu notre frère en cherchant à le voir sous la croix du Christ, comme un homme pauvre et pécheur qui a besoin de sa grâce. Dans cette perspective, tout ce qui me le rend odieux disparaît, je le vois dans toute son indigence, dans toute sa détresse, et sa misère et son péché me pèsent comme s’ils étaient miens, de sorte que je ne puis plus rien faire d’autre que prier : Seigneur agis toi-même sur lui, selon Ta sévérité et Ta bonté. Intercéder signifie mettre notre frère au bénéfice du même droit que nous avons reçu nous-mêmes ; le droit de nous présenter devant le Christ pour avoir part à sa miséricorde.

Par là nous voyons que notre intercession est un service que nous devons chaque jour à Dieu et à nos frères. Refuser à notre prochain notre intercession c’est lui refuser le service chrétien par excellence. Nous voyons aussi que l’intercession est, non pas une chose générale, vague, mais un acte absolument concret. Il s’agit de prier pour telles personnes, telles difficultés et plus l’intercession est précise, et plus aussi elle est féconde.

Dietrich Bonhoeffer – De la vie communautaire
(1906-1945 , pasteur, théologien Allemand )

 

Il faut aller à l’essentiel

 » Je cherche l’homme « , répondait Diogène le philosophe, à qui l’interrogeait quand il parcourait les rues, une lampe allumée à la main, en plein jour. Trouver l’homme, voilà la tâche urgente pour laquelle nous devons nous réveiller ensemble.

C’est l’homme qui place la bombe dans le métro et qui la fait sauter sans égard pour rien ni pour personne. C’est l’homme qui envoie son enfant à l’école le ventre vide dans une ville où les poubelles débordent du trop-plein de beaucoup. C’est l’homme qui exploite son semblable et qui met en œuvre tous les stratagèmes possibles pour se servir au détriment des autres. C’est l’homme qui trace la frontière entre le bien et le mal et qui s’arroge le droit de réduire au silence celui qui est différent.

Cet homme-là, Diogène ne l’a que trop rencontré. Il connaissait cependant l’existence d’un homme autre, à la recherche duquel nous sommes lancés à notre tour.

Nul ne rêve de se trouver sur la paille, c’est pourtant à celui qui fut, à sa naissance, couché sur la paille, que nous ramène notre quête d’homme. Qu’avait-il de plus ou de différent ? La conviction que tout se joue dans la relation fraternelle, que l’amour est l’unique richesse qui remplit pleinement la vie et qui ne déçoit jamais. La promesse de cette plénitude lui a été faite comme à tous les hommes. Il y a cru ; Il a pris au sérieux cette offre. Il a engagé sa vie sur cette promesse. Pourquoi lui ? Parce qu’il était sur la paille. Il n’avait rien à perdre. Il a pu oser. Tout est donc là: pour risquer sa vie sur l’amour, il ne faut rien avoir à perdre. Sauf les illusions qui empoisonnent notre existence. Ni le pouvoir, ni l’argent, ni la compétition ne nous ouvrent aux autres. Or, c’est avec eux, dans une rencontre vraie que notre dimension d’homme prend de l’épaisseur et de la valeur.

Bernard Rodenstein
(1942 – , pasteur, responsable de l’association Espoir à Colmar).

 

L’éthique, la morale et la règle

Parler éthique, c’est partir de la conviction qu’il existe une manière  » meilleure  » d’agir et de vivre. Une  » vie bonne « , pour reprendre les termes d’Aristote dans l’Ethique à Nicomaque, mais aussi une manière de vivre bien et pour l’autre; et j’ajouterai aussitôt : dans le cadre d’institutions justes. La réponse aux demandes d’éthique implique ces trois références : souci de soi, souci de l’autre, souci de l’institution.

Souci de soi

On trouvera peut-être bizarre de commencer par le souci de soi. Levinas, lui, commencerait sûrement par le deuxième point. Mais partir du premier, c’est faire appel immédiatement à ce qu’il y a de plus positif dans le désir d’exister pleinement, accompli et reconnu par l’autre. Il y a dans ce désir quelque chose de fondamentalement bon; dans un langage biblique, c’est le fait d’être une  » créature « , de dire qu’il est bon pour moi d’exister plutôt que de ne pas être. C’est cette affirmation éthique qui est la plus profonde, et par conséquent l’égoïsme – le  » mal  » qui s’attache à ce désir – n’est pas premier.

Précisément, pour donner au souci de l’autre sa juste place, il faut que je puisse le situer par rapport à mon propre souci d’exister, d’être reconnu et, par conséquent, par rapport à l’estime de moi-même. À mon sens, c’est la raison profonde pour laquelle le commandement que nous lisons dans le Lévitique ose s’énoncer ainsi :  » Tu aimeras ton prochain comme toi-même « . Il n’y a strictement rien de choquant dans ce  » comme toi-même  » : je dirai que nous sommes à la recherche d’un droit à l’amour de nous-même ; c’est la première pulsion éthique.

Qu’est-ce qui est aimable en moi, c’est-à-dire en chacun disant  » je  » ? C’est d’être l’auteur d’actes qui ne sont pas simplement le fruit des déterminismes de la nature : je suis capable d’initiative, je peux commencer quelque chose en ce monde. Je suis capable d’agir selon des raisons, et non pas seulement selon des pulsions. Donc je peux tenter de légitimer ma conduite en argumentant, en rendant raison aux autres de ce que je fais. Je suis capable d’évaluer, de préférer ceci plutôt que cela sans être poussé par le dehors ou par le dedans. Je suis capable de mettre en perspective mes actions courtes dans des projets plus vastes, des pratiques, des métiers, voire des plans de vie. J’ai finalement toute une perspective narrative sur ma propre vie. Je peur me percevoir moi-même comme une histoire de vie qui a de la valeur, qui mérite d’exister…

Souci de l’autre

Le souci d’autrui, deuxième composante de l’exigence morale, est un point sans doute plus évident. Mais je ne peux vraiment le formuler que si j’ai droit au premier. Parce que, respecter autrui –  » traiter autrui comme une fin en soi, disait Kant, et non pas seulement comme un moyen  » – c’est vouloir que ta liberté ait autant de place sous le soleil que la mienne. Je pense que toi aussi, comme moi, tu agis, tu penses, tu es capable d’initiative, de donner des raisons pour tes actes, de faire des pro-jets à longue distance, de composer le récit de ta propre vie.

Par conséquent, le je et le tu s’engendrent mutuellement. Je ne pourrais pas tenir autrui pour une personne si je ne l’avais fait d’abord pour moi-même. L’estime de soi et le respect de l’autre se produisent réciproquement, et c’est là le premier socle de l’éthique…

Paul Ricœur – Extrait d’un article de Autre Temps N°24
(1913 – 2005, philosophe )

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